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«Il n’y a pas de pays sous-développés, il y a des pays sous-gérés»

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le 28.05.18 | 12h00 Réagissez


Le titre est une phrase magnifique très connue des milieux intellectuels. Elle provient de l’homme qui inventa le management moderne - Peter F. Drucker - que j’ai eu l’immense plaisir d’avoir comme professeur à l’université de Claremont en Californie.

Elle révèle une approche nouvelle aux fondements du sous-développement. On l’intitule «L’approche managériale aux problèmes du sous-développement». Elle stipule que l’essence, la cause la plus explicative au phénomène du sous-développement demeure le management des entreprises et des institutions non économiques d’une nation.

Bien qu’un management médiocre puisse être une conséquence, il faut toujours évaluer le potentiel de développement d’un pays par rapport à ce repère. Le terme sous-géré est tout simplement une formulation polie pour dire mal géré. Cette réflexion a fait tache d’huile et considère que le management est la ressource des ressources, c’est un savoir-faire humain qui permet d’obtenir des avancées économiques, scientifiques et sociales avec un minimum de ressources.

Tout pays dispose de deux types de technologies. La première concerne les ressources physiques dont il est en possession : la finance, les matières premières, les infrastructures, les équipements de production et le reste. Ces ressources matérielles constituent ce qu’il y a de plus visible dans l’espace temps d’un pays.

Beaucoup considèrent que l’accumulation de ces ressources physiques conduit nécessairement au développement, ou du moins forme la base essentielle de ce dernier. Mais la seconde technologie est plus importante. C’est le savoir-faire soft : comment sont gérées les entreprises économiques et les institutions en charge du pays, les motivations au travail, les améliorations qualitatives des qualifications humaines, la mobilisation des atouts culturels pour les intégrer dans les dispositifs managériaux, l’organisation et l’efficacité managériale de l’Etat et toutes les caractéristiques intangibles mais d’une portée capitale pour la compétitivité des nations.

Que signifie tout cela ?

Nul n’a mieux compris les conséquences et les recommandations de cette approche que les pays asiatiques. A la fin de la seconde guerre mondiale, les pouvoirs publics japonais avaient dépêché des collèges d’experts de tout genre pour sillonner l’Europe et les Etats-Unis. Le but était de s’inspirer de leurs pratiques afin de construire une nation moderne et ultra développée. Que fallait-il prioriser ? Les recommandations d’experts furent inattendues et révolutionnaires. On expliquait aux décideurs que la source essentielle de la puissance économique et militaire américaine ne provenait ni de leurs ressources naturelles, ni du stock d’or, ni de leurs hydrocarbures ou d’une quelconque matière. La ressource-clé était l’efficacité de leur modèle managérial qui a su mobiliser les ressources humaines pour travailler efficacement à développer la technologie, l’innovation, la productivité et l’amélioration perpétuelle. Il fallait transférer l’essentiel de cette technologie sociale (le management) avant de produire soi-même quelques principes dérivés de la culture et du contexte propre du pays. Par la suite, la Corée du Sud et Taïwan avaient suivi le même cheminement, de même qu’aujourd’hui la Chine et la Malaisie.

L’expérience mondiale allait conforter cette position. Durant les années 60’, les pays d’Amérique latine et asiatiques suivaient pour la plupart la même stratégie macroéconomique : la substitution aux importations. Mais les Asiatiques réussirent formidablement leur pari alors que l’Amérique latine échouait lamentablement. Par la suite, la stratégie macroéconomique des deux champs avait changé. On optait pour des modèles d’exportation. Les résultats sont les mêmes. Quelle école avait le plus de pouvoir d’explication sur ce qui s’est passé ? Il y a bien sûr des différences politiques, sociologiques et culturelles diverses. Mais les éclaircissements qui avaient le plus de pouvoir d’interprétation se situaient au sein des méthodes managériales : comment étaient gérés les écoles, les hôpitaux, les universités, les entreprises et les administrations des deux blocs de pays. La différence se situait à ce niveau.

Les leçons tirées

Les enseignements puisés de ces pratiques sont encore largement ignorés par de nombreux pays en voie de développement. On continue à injecter d’énormes moyens dans des économies où les entreprises et les administrations sont sous-gérés. Or, il fallait faire tout à fait le contraire : développer les ressources humaines et hisser le niveau managérial à un très haut niveau d’efficacité avant de gorger les entreprises et les administrations de ressources. Cette erreur dans les priorités a abouti à des gaspillages énormes dans les pays en voie de développement.

Dans l’ordonnancement des réformes, on a inversé les priorités ; dans le langage populaire : on a mis la charrue avant les bœufs. Les économistes ont proposé toutes sortes d’explications très médiocres comme les termes de l’échange, le centre et la périphérie et le reste qui contribuèrent à absoudre les décideurs nationaux de tout tort.

La théorie managériale stipulait en essence qu’un pays où les institutions politiques sont déréglés, les ministères, les wilayas, les daïras, les communes, les hôpitaux, les universités, les écoles, les entreprises sont mal gérés ne se développera jamais, même s’il déversait des tonnes de ressources pour décoller. Dans notre pays, rares sont ceux qui avaient prôné une telle doctrine auprès de nos décideurs. Pourtant, on a eu quelques penseurs éclairés qui ont très bien saisi le phénomène.

Le penseur algérien Malek Bennabi écrivait en 1967 : «L’histoire n’est pas ce que font les hasards ou les machiavélismes impérialistes, mais ce que font les hommes eux-mêmes dans leurs pays…

Ce n’est pas avec des milliards, au départ, qu’une société pauvre peut se construire, mais avec le capital inaliénable mis à sa disposition par la providence : l’homme, le sol et le temps». Les écrits de Malek Bennabi montrent qu’il a tout compris.

C’est comment gérer l’homme et l’espace/temps qui produit des grandes nations. Déverser des montagnes d’argent sur des hommes et des institutions mal préparés induit corruption, gabegie, gaspillage et en fin de compte une extraordinaire déperdition de ressources. En cela la religion rejoint la science : il n’y a pas de pays sous-développés, il n’y a que des pays mal gérés.



 

Abdelhak Lamiri
 
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