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Ratiba Naït-Saâda. Universitaire et auteure

Je n’ai pas de chance avec les éditeurs algériens

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le 19.05.17 | 12h00 Réagissez

Avec la publication aux éditions françaises Société des écrivains, A la recherche du temps réparé, l’universitaire Ratiba Naït-Saâda signe son troisième roman, consacré à la condition de la femme algérienne. Entretien - à point - avec cette auteure qui a su transmettre des tranches de vie et des émotions à volonté.

- A travers la publication de votre troisième roman A la recherche d’un destin réparé, vous revenez sur une l’histoire d’une saga familiale sur trois générations ?

Oui, il s’agit bien d’une saga familiale. Je remonte le temps, et je fouille à la recherche des anciens et ce qu’ils ont fait de leur vie et celle de leurs descendants. Je découvre leur sagesse et leur folie. Il est vrai que je m’attarde sur les aspects obscurs et secrets parce qu’ils sont responsables des souffrances des générations qui viennent après eux. Dans mon roman, il est question de trois générations, et de l’impact de chacune  sur la suivante.

La troisième génération est la mienne. J’ai souffert personnellement, des frasques des générations précédentes. C’est toujours la femme qui est le plus affectée. Il y a comme une malédiction qui nous poursuit toutes concernant nos rapports avec la gent masculine. Et puis il y a la forte emprise du patriarcat sur nous toutes.

- L’histoire est portée par le personnage de Soltana, une mère atypique au caractère bien trempé mais qui a subi des traumatismes multiples durant sa vie ?

En effet, Soltana est le personnage central dont les actions et les réactions fomentent toutes les tensions. Elle est émouvante, intelligente, pathétique et folle en même temps. Comme beaucoup de mères chez nous, elle est très frustrée et veut absolument avoir son mot à dire sans pouvoir atteindre son but. Soltana se démène et se singularise par sa cruauté envers tout son monde parce que son passé est celui qu’il a été  malchanceux et trouble.

Elle charrie des croyances, des signes et des superstitions qui font d’elle une créature fantastique, légendaire en plus d’être bien ancrée dans la réalité. Elle est une écorchée vive du point de vue historique et sociologique.

- Soltana entretient des relations conflictuelles avec les femmes du village, notamment avec ses cinq filles aux caractères différents ?

Justement, c’est sa dimension d’être humain hors du commun, à la recherche de quelque chose de vitale qui lui manque et dont elle a vraiment conscience. Elle entre en conflit avec les autres, les femmes surtout, peut-être, parce que celles-ci lui renvoient la vision pessimiste qu’elle a d’elle-même. Sa faculté spéciale de perception des êtres et des événements de la vie a fait d’elle, dès sa plus tendre enfance, quelqu’un d’obsédé par son image et par l’impact qu’elle peut avoir sur les autres.

Ceci a été influencé et exacerbé par sa rencontre malencontreuse avec un ancien qui a titillé (dans quel but et dans  quelle intention) la fibre vulnérable et fragile en elle. Pour elle, son ennemi est la femme. Son caractère atypique borné et mystérieux de mère possessive et monomaniaque (comme il en existe dans notre société) lui confère un pouvoir indiscutable sur les êtres, faibles et affaiblis socialement, que sont d’abord ses cinq filles, ensuite les femmes de son village qui ne pèsent pas lourd à ses yeux.

Ses filles se sentent démunies face au déferlement des imprécations sinistres de leur mère à leur encontre. Du vivant de Soltana, elles intériorisent leur souffrance.

- Au-delà de la mort, Soltana continue de hanter ses filles ?

Soltana revient hanter ses filles après sa mort. Celles-ci saisissent cette opportunité pour examiner froidement les douloureux rapports qu’elles ont entretenus avec leur mère. Leur souffrance est souvent décuplée par cette nouvelle confrontation parce qu’elles sentent qu’il est impossible de se libérer complètement de leur angoissante et tragique expérience. Mais comme ce retour leur permet de comprendre le passé, il devient quelque peu salutaire.

- Le réalisme semble prendre le dessus sur l’imaginaire ?

Le fait d’être réaliste ne fait pas moins une fiction de mon livre. La réalité est un point de départ indispensable pour moi. Je mets en scène certaines facettes de la réalité qui coïncident fortement avec le vécu des femmes algériennes dans notre société à travers l’histoire de notre pays. Bien sûr, je donne des détails et des descriptions précis qui renforcent cette impression de la réalité.

Les brimades que subissent les femmes quotidiennement ne peuvent s’exprimer de façon voilée ou métaphorique. J’ai choisi le réalisme pour représenter le quotidien  de mes protagonistes et j’ai recours à des techniques littéraires, telles que le rêve, le délire, la poésie ou la fable pour décrire leur vie intérieure. Le réalisme va de concert avec l’imaginaire propre à chacune (jusqu’à quel degré ? je ne saurais le dire).

- Les femmes semblent tenir un rôle central dans ce présent livre. Pour quelle raison ?

Les femmes tiennent un rôle central dans ce roman (comme dans les deux autres, d’ailleurs) pour la bonne raison que leur présence est vitale. Si peu de romancières se sont penchées sur l’expérience féminine intime. Etant femme, ayant subi des injustices, et ayant été témoin d’iniquités envers elles, le sujet s’est inévitablement imposé à moi. Mais les hommes sont tout aussi importants. Ils existent dans mes écrits. Ils sont représentés du point de vue de sexe féminin.

- Vous évoquez également dans votre livre, la guerre de Libération et l’Algérie des années 1990 ?

Les sujets que je développe dans ma fiction relèvent, en général, de la condition humaine. Ils sont principalement enracinés dans la réalité historique. Ceux-ci se sont imposés à moi, car la souffrance induite par certains événements m’a semblé être aussi forte que les torts faits aux femmes.

A la fin de la guerre de Libération, j’avais treize ans, j’ai donc assisté à des faits effroyables et subi l’injustice coloniale dans mon village de la Mitidja où de notoires colons s’étaient établis. Très jeune, j’étais révoltée par l’hostilité et la cruauté de ces Européens (j’y fais référence dans mon premier roman Le Sang de la face, Paris Publisud 2001). Mis à part la blessure causée par la colonisation, l’autre a été provoquée par la décennie noire qu’il m’est impossible d’effacer de mon esprit à cause de sa violence cauchemardesque.

- Quel est votre rapport avec la littérature ?

La littérature en tant qu’art est primordiale. Il faut veiller à la forme, la structure et au style d’un texte pour en faire quelque chose qui se rapproche de l’art. Le flot de faits et d’événements doit être travaillé de façon à obtenir un début, un milieu et une fin, donc une intrigue avec un point d’intérêt central et non pas un récit journalistique ou une banale narration. Dans mon livre A la recherche d’un destin réparé, j’ai essayé de suivre ce schéma esthétique. J’ai recours à la narration. Je force le trait quand je donne vie à certains personnages.

J’use d’exagération de la parole aussi. L’ironie, la dérision et le monologue intérieur sont des techniques auxquelles je fais appel. J’apprécie la littérature où le fantastique, le rêve et lyrisme sont présents. Le réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez m’a enchantée. J’aime l’intensité fascinante et inimitable qui se dégage du style de Rachid Boudjedra, la façon d’écrire sur les femmes d’Assia Djebar et la poésie d’Amine Zaoui.

- Est-ce que votre roman est une allégorie ?

Je pense que certains passages de mon livre peuvent être perçus en tant que telle, comme l’anecdote de khalti Kahla, ou bien les visions oniriques de certains personnages. Cependant, je ne pense pas que l’on puisse le définir ainsi parce que dans un récit allégorique, la métaphore est développée de façon continue à travers le texte. Ceci n’est pas du tout le cas dans mon roman, car je fais allusion à une vraie quête de l’entente dans le couple : femme-homme.

C’est un vœu exprimé par les anciennes lors des noces de la jeune fille. Elles lui souhaitent un destin sans échecs ni entraves en disant : «Puisse Dieu te réserver un destin réparé» (Allah isseguem saâdek). C’est une imprécation qui fait montre de réalisme et de philosophie. En tout cas, mes héroïnes se débattent comme elles peuvent dans une société ou mis à part quelques âmes consciencieuses, tout le monde leur est hostile.

- Quel a été votre parcours ?

C’est Rachid Boudjedra, avec sa très grande culture et son extraordinaire ouverture d’esprit, qui m’a fait aimer la littérature, en 1968 lorsque j’étais son élève au lycée El Feth de Blida. Je suis de la génération de Yamina Mechakra et de Maïssa Bey, dont j’apprécie les écrits. J’ai commencé à écrire tard. Ma tâche d’enseignante de la langue anglaise à l’ILE  Bouzaréah ainsi que ma recherche, entre autres, sur la littérature africaine d’expression anglaise (Wole Soyinka -prix Nobel de littérature- et Ayi Kwei Armah ainsi que d’autres romanciers de l’Afrique de l’Ouest) ne m’ont pas permis de m’adonner à l’écriture plus tôt.

Puis-je ajouter aussi que je pense que je n’ai pas de chance avec les éditeurs algériens. Entre autres déceptions, j’ai écrit des nouvelles qui sont restées presque cinq ans dans les tiroirs d’une maison d’édition avec une vague promesse de publication. J’ai dû les retirer pour les remettre à une autre maison d’édition et j’attends toujours une réponse.
 

Ratiba NaÏt-Saada

Née dans la région de Blida (Algérie), Ratiba Nait-Saada est diplômée de l’université d’Alger et de Sheffield (Grande-Bretagne). Elle a enseigné la langue anglaise et la littérature africaine d’expression anglaise plusieurs années à la faculté de lettres d’Alger.

Ce roman est le troisième qu’elle consacre à la condition de la femme algérienne, après «Le Sang de la Face», Publisud, Paris, 2001 (paru sous le nom Ratiba Khemici), et «Le Paradis, l’Amor», édition Yamcom, Alger 2009.

Nacima Chabani
 
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