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Casbah. Conservation et revitalisation des villes historiques

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le 27.01.18 | 12h00 Réagissez

La réunion internationale d’experts qui s’est tenue du 21 au 23 janvier à Alger, sous l’égide de l’Unesco et avec le financement du Japon, autour de la question de la conservation et de la revitalisation des villes historiques en rapport avec La Casbah d’Alger  (inscrite sur la liste du patrimoine de l’humanité depuis 1992) a surtout permis d’exposer des exemples de bonnes pratiques et d’approches nouvelles qui ont fait leurs preuves dans différents coins du globe.

D’El Qods à La Havane, tour d’horizon de belles réalisations qui sont autant de sources d’inspiration pour traduire en actions les bonnes volontés exprimées à l’égard de La Casbah.

Lors de la séance inaugurale dans une salle de l’hôtel El Aurassi, le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, était présent, de même que le  ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Ville, Abdelwahid Temmar, la ministre de l’Environnement et des Energies renouvelables, Fatima Zohra Zerouati, ainsi que Hacène Mermouri, ministre du Tourisme et de l’Artisanat. Mourad Bouteflika, directeur de la conservation et de la restauration du patrimoine culturel au ministère de la Culture, a expliqué le double objectif de cette rencontre internationale sur la conservation et la réhabilitation.

Il a rappelé que le concept de patrimoine culturel est aujourd’hui élargi au territoire où il prend place, mais aussi aux questions de développement socio-économique des habitants des centres historiques. Il s’est interrogé sur le bilan à tirer depuis la promulgation de la loi sur les «secteurs sauvegardés» en 1998. Cette notion devait allier gestion urbaine et protection du patrimoine. Elle a été renforcée en 2012 par le Plan permanent de mise en valeur des secteurs sauvegardés en 2012, aujourd’hui piloté par la wilaya d’Alger pour le cas de La Casbah.

Du Comedor (Comité permanent d’études de développement, d’organisation et d’aménagement de l’agglomération algéroise, fondé à l’aube des années 70), au «Plan d’attaque», il serait très long de dérouler tous les plans et institutions créés en vue de sauvegarder La Casbah. Une véritable «chronique de réhabilitations avortées», selon l’expression de l’architecte-urbaniste, Djafer Lesbet.

Il est ressorti des communications et de nos échanges avec les différents acteurs présents sur place que le problème n’est pas tant d’ordre technique. Une méfiance réciproque entre les autorités et les habitants de La Casbah.

Ces derniers expriment leur ras-le-bol de voir les sommes colossales annoncées pour la réhabilitation de leur ville et les résultats inversement proportionnels sur le terrain. Les restaurations se concentrent surtout sur les édifices emblématiques, comme la Citadelle ou encore la mosquée Ketchaoua. Mais le centre de La Casbah, qui est la zone la plus habitée, reste aussi la partie la plus délabrée.

C’est ce que reconnaît Abdelwahab Zekkagh, directeur de l’OGEBC (Office de gestion et d’exploitation des biens culturels). Sa communication a aussi listé les problèmes que rencontrent les autorités pour intervenir sur le terrain. Le plus important semble le fait qu’une grande partie des propriétaires d’habitations reste introuvable (40% selon les chiffres avancés par Mme Sadki, directrice de l’Agence nationale des secteurs sauvegardés).

Il évoque également la difficulté d’accès, la dégradation des sous-sols et du réseau d’assainissement, les surélévations des bâtisses… Résultat : 50% des bâtisses dans un état de délabrement, dont 30% avancé et 10% en ruine ! Il y a aussi la méconnaissance et la méfiance des autorités vis-à-vis des habitants de cette médina qui a toujours été indocile «Les Casbahs ne s’assiègent pas», comme le proclame le chef-d’œuvre de Khadda). C’est tout l’intérêt du travail de longue haleine qui incombe aux acteurs associatifs en vue d’établir le dialogue, voire la confiance, entre les habitants et les institutions.

Mme Houria Bouhired a énuméré dans une communication passionnée une série de propositions issues de son travail de terrain avec l’association des amis d’Alger Sauvons La Casbah.

Elle a porté à la connaissance du public les recommandations de son association et d’autres acteurs associatifs, comme l’association des Amis de la rampe Arezki Louni, ou l’Aasppa (Association algérienne pour la sauvegarde et la promotion du patrimoine archéologique).

Des propositions concrètes : investir les terrains vagues en lieux de sport ou de loisirs pour éviter qu’ils se transforment en dépotoirs, encourager la vie culturelle de la cité, ne plus payer les démolitions et l’évacuation des gravats (pour ne plus encourager la destruction), réutiliser les gravats au lieu de les jeter, mener des fouilles archéologiques systématiques…

Elle préconise plus largement l’application stricte du plan de sauvegarde. Satisfaite que les associations soient enfin «mises à contribution», Mme Bouhired a aussi illustré son propos par des réalisations, comme les concours de la plus belle maison (avec un soutien financier à la clé), ou du quartier le plus propre. Elle a aussi énuméré des actions à caractère social, comme l’organisation de mariages ou de circoncisions, les couffins du Ramadhan, ou l’emploi des repris de justice…

On est peut-être loin du discours technique sur la restauration du bâti, mais il s’agit très précisément de l’esprit de l’agenda 2030 pour le développement durable adopté par l’Unesco, dans le cadre duquel se tient cette réunion internationale sur La Casbah. Parmi les objectifs de cet agenda : «faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables». C’est ce qu’a rappelé Mme Nada El Hassan, chef de l’unité des Etats arabes au Centre du patrimoine mondial de l’Unesco, qui s’est démenée pour la bonne tenue de cette rencontre autour des expériences réussies en termes de réhabilitation des centres historiques.

Le premier exemple de bonne pratique à l’étranger ne concernait pas une cité historique, mais un bidonville ! Et un des plus fameux, puisqu’il s’agit des favelas de Rio de Janeiro. Si l’habitat est différent, les problématiques que rencontrent les autorités face à la population sont, elles, plutôt similaires. Jacqueline Priego est revenue sur une expérience de régénération urbaine à travers la participation communautaire.

Maître de conférences à l’université de Portsmouth, elle a été partie prenante d’une initiative axée sur le concept de sociabilités souterraines (underground sociabilities). Menée avec des associations locales, des centres de recherche et des partenaires internationaux, dont l’Unesco, cette action est le fruit d’une longue recherche de terrain sur la nature et les besoins de la population des favelas. L’action en question consistait à associer la population, pour traduire en actions des concepts élaborés par des chercheurs de différentes disciplines des sciences humaines qui ont travaillé sur cette zone réputée très «chaude».

L’action est basée sur une approche axée sur les individus. Il s’agit concrètement de s’appuyer sur les activistes locaux, et, plus largement, les personnes influentes, mais aussi d’accompagner les talents en matière d’éducation, de culture ou de sports. Sur un plan symbolique, il s’agissait de déconstruire la stigmatisation des favelas par des actions à même de représenter positivement la culture de/avec ses habitants (comme des spectacles de danse Capoeira, organisés dans d’autres villes et pays).

Enfin, Priego a mis en avant la nécessité d’écouter d’abord les habitants raconter leur ville, ses joies et ses misères, pour aboutir à un dialogue. La conférencière reconnaît elle-même que le dialogue reste difficile, notamment avec la police, qui reste très mal vue, et que beaucoup de travail reste à faire pour décloisonner les favelas et les intégrer dans la ville dans sa globalité.   

Le cas de l’Italie a également été largement évoqué. Il y a de quoi. Avec ses 53 sites classés sur la liste de l’Unesco, ce pays est tout simplement le plus doté en sites du patrimoine mondial de l’humanité.

C’est en architecte-entrepreneur que Federico Giuli a raconté ses réalisations dans la ville de Turin. Une histoire familiale qui commence durant les années 70, avec un consortium de promoteurs privés qui s’investit dans cette cité historique. Cette cité, connue pour son activité industrielle, risquait alors de connaître le sort peu enviable de Detroit (ville américaine en faillite après la désindustrialisation). Un virage vers l’exploitation touristique et les services s’imposait donc.

Giuli raconte que Turin souffrait d’une image négative liée à la délinquance et à la drogue. Une ville fermée la nuit, que les jeunes fuyaient pour faire leur vie ailleurs. Une des premières actions de ce consortium soutenu par l’Etat était d’ouvrir des restaurants la nuit afin d’animer la vie de la ville, puis des hôtels, des activités en rapport avec l’éducation, les nouvelles technologies, la culture... Interrogé sur les limites et les restrictions qu’il a rencontrées pour construire dans le centre historique, Giuli (qui est aussi vice-président de l’Union européenne des promoteurs-constructeurs) a répondu simplement : «Un moment, il faut faire!» Encore faut-il avoir les coudées franches et le cadre légal pour cela.

Illustrant son action dans la vieille ville de Bari, l’architecte italienne, Giulia Annalinda Neglia, a également affirmé l’importance d’une approche volontariste et globale. La régénération urbaine de Bari a pu s’effectuer grâce à un programme européen (Urban) pour la réhabilitation des villes en difficultés. Une réhabilitation qui, là encore, passe certes par la restauration physique, mais surtout par des initiatives d’ordres social et économique. Cette petite ville portuaire, habitée depuis l’âge de bronze, souffrait de surpeuplement, de pauvreté et de chômage.

A côté de la restauration de lieux emblématiques (églises, châteaux, places…) et de la limitation des voies automobiles, le programme comprenait aussi des microcrédits pour encourager de nouvelles activités au sein de la vieille ville. La conférencière a évoqué le cas des dames qui vendent des plats traditionnels dans de petites échoppes en bas de chez-elles, ou encore les «bed and breakfast» qui logent les étudiants durant l’année, et les touristes au cours de la saison estivale. La conférencière a décrit une véritable «movida» de Bari, notant que de nouveaux habitants, issus des classes aisées, venaient même s’installer dans le centre historique.

 

Parmi les exemples européens de régénération de centres historiques, le cas de Barcelone est incontournable. Marc Aurel Santos Ruiz est revenu sur trente ans de transformations, entre 1985 et 2014. Actuellement directeur d’architecture urbaine et patrimoine à la municipalité de Barcelone, l’architecte a fait ses armes dans la capitale catalane.

Il s’est comparé à la sculpture du chat offerte par Fernando Botero, qui a changé plusieurs fois de place avant de se poser au milieu du centre historique. Façon de dire qu’on ne peut comprendre le centre historique sans l’aborder dans la totalité de la ville et non comme un lieu clos à sauvegarder. A l’instar d’autres intervenants, il a rappelé l’importance d’écouter d’abord les habitants avant d’interpréter, de penser et enfin de proposer. Il a rappelé, par exemple, que l’extension au-delà des barrières médiévales, à partir de 1860, est venue suite à une révolte populaire contre les conditions de vie insalubres.

Depuis, la ville a connu de nombreux plans de sauvegarde et un bombardement durant la guerre civile ! Intervenant à partir des années 80, Sanos Ruiz évoque une ville "pauvre et bidonvillisée", après avoir perdu sa "centralité". L’action sera axée sur la récupération des espaces publics et l’aménagement de rues ouvertes. Il évoquera un exemple édifiant, avec le site Pou de la Figuera. L’espace qui était investi par les habitants pour différentes fonctions, dont un marché, devait initialement être transformé en vue de mieux répondre aux attentes des touristes et des hommes d’affaires. Mais la population a vivement réagi aux expulsions, et un bras de fer avec les autorités a eu lieu de 2002 à 2004.

A partir de 2005, le dialogue a repris avec la municipalité socialiste et une large opération de collecte d’opinions a été menée. Il en est ressorti un compromis entre les autorités et les associations de riverains. Le principe des jardins «autogérés» a été retenu, de même que des logements sociaux. En somme, les autorités ont pris en compte, du moins en partie, les aspirations des riverains et leur façon d’investir l’espace. Preuve s’il en fallait que l’urbanisme est une question éminemment politique et profondément culturelle. Le conférencier assure que la contestation citoyenne est une preuve de vitalité.    

Autre exemple, en Amérique latine encore. Classée au patrimoine culturel de l’humanité en 1982, la vieille ville de La Havane a connu différents épisodes de réhabilitation où apparaît en filigrane l’évolution des orientations politiques des autorités cubaines. Dès 1981, la réhabilitation était entamée dans l’optique de reloger les habitants, de restaurer les bâtiments emblématiques et d’ériger des institutions culturelles (musées et autres). Madeline Manéndez (collège universitaire de San Geronimo) explique que la culture est le fil conducteur du projet de réhabilitation.

Cette première approche a buté contre le refus des Havanais de quitter leur quartier historique, mais aussi la crise économique, qui ralentira les projets. Au cours des années ’90, d’autres actions ont vu le jour grâce à des projets rentables, à l’image de l’hôtel Palacio O’farrill. A partir de 1998, les autorités optent pour un plan de «développement intégral». Il s’agit en somme de remettre les habitants au cœur du projet. La réhabilitation ne concerne plus seulement les édifices historiques, mais aussi les maisons individuelles, fussent-elles modestes. Une large typologie des maisons est développée dans ce sens. Les soins, l’éducation et la formation sont aussi redynamisés dans ces quartiers défavorisés.

Le plan est par ailleurs épisodiquement reformulé en dialogue avec la société civile. Financés par les hôtels, commerces et bars de la ville, les projets s’ouvrent depuis quelques années au financement privé et même aux investisseurs étrangers. A la faveur de l’ouverture politique, le tourisme connaît une embellie et l’on pense de nouveau à investir dans la réhabilitation de grands édifices, à l’image du Capitole, siège du gouvernement avant la Révolution castriste. Il faut dire que la réhabilitation n’a touché jusqu’à ce jour qu’un tiers de la cité. 

La revitalisation des vieilles villes peut aussi se faire dans les conditions d’extrêmes tensions politiques. C’est l’exemple d’El Qods, classée sur la liste du patrimoine de l’humanité en 1981 au nom de la Jordanie, et, l’année suivante, sur la liste du patrimoine en péril. Malgré l’occupation et les sabotages de toutes sortes, la revitalisation de la vieille ville est une «question de survie», affirme Shadia Touqan (directrice du Centre régional arabe pour le patrimoine mondial). L’experte palestinienne est revenue sur les actions de «Taawon» pour la revitalisation d’Al-Qods. Depuis 1995, cette ONG, créée en Suisse, œuvre pour améliorer les conditions de vie des habitants de cette ville connue surtout pour ses édifices religieux d’importance mondiale.

Dans le respect de la valeur historique du bâti, l’ONG a travaillé à la réutilisation de certains bâtiments selon les besoins de la population. Elle encourage notamment l’éducation et la formation des acteurs économiques ou touristiques locaux. Financés par des donateurs palestiniens, les actions de cette ONG butent toutefois contre les embûches posées par l’occupant israélien, notamment pour l’importation de matériaux de construction.

La conférencière rapporte en outre qu’il est difficile de convaincre des habitants de quitter, même temporairement, leurs demeures pour les restaurer. Le spectre des expropriations est présent à l’esprit de tous ! Mme Touqan parle également de destruction de patrimoine culturel de la part de l’occupant, ou encore de patrimoine en danger, à l’image de l’Esplanade des mosquées, menacée par les excavations souterraines.

Des dégâts qu’on ne mesure pas encore, puisque l’occupant refuse toute expertise de l’Unesco dans la vieille ville depuis 20 ans. De son côté, la professeure, Zeynep Enlil Yildiz, a soulevé la question de l’équilibre instable entre développement urbain et préservation du bâti ancien. Parlant du cas d’Istanbul, où elle enseigne la planification urbaine à l’Université technique, elle explique que le développement économique n’est pas toujours une bonne nouvelle pour le patrimoine.

Certes, un plan de protection du patrimoine est tracé depuis le classement en 1985, mais son application est insuffisante, assure la conférencière. Il a même été question de placer la ville sur la liste du patrimoine en péril. Le développement du business, les investisseurs privés et les infrastructures touristiques pèsent lourd de l’autre côté de la balance. Une taxe a toutefois été votée en 2004 pour financer la protection du patrimoine. Enlil Yildiz déplore que les institutions chargées de cette mission soient le plus souvent mises devant le fait accompli de projets de grande envergure, tel le métro aérien qui traverse le Bosphore. Il n’a été possible de négocier que sa hauteur pour limiter son impact sur le paysage.

Plus proche de nous, le voisin tunisien était représenté par Zoubeir Mouhli, directeur général de l’Association de sauvegarde de la médina de Tunis. Il a exposé le rôle de cette association qui assume depuis les années 70 le rôle d’un organisme de consultation pour toute intervention sur la médina, mais aussi sur d’autres parties de la capitale tunisienne. Il a énuméré quelques principes directeurs. D’abord, créer un vrai savoir pour revaloriser et la pierre… et les habitants. Mais aussi agir sans attendre des «lois parfaites» et associer les citoyens et ONG dans des projets concrets. Il a illustré son propos par quelques réalisations ,comme le relogement de 2000 familles ou encore le projet Hafsia de logements sociaux autofinancés.

Les exemples énumérés durant cette réunion internationale ne sont certainement pas transposables directement à La Casbah d’Alger. Il ressort qu’il n’existe pas de modèle universel en mesure de convenir à tout contexte, mais des lignes directrices et, parfois des pratiques, qui peuvent conduire à un modèle adapté aux besoins de chaque site, dans le respect de ses particularités historiques, architecturales, culturelles et, avant tout, humaines.

En effet, s’il existe un point commun à toutes les expériences proposées, c’est bien le dialogue avec les acteurs sociaux, habitants, associations et institutions locales. 
 

Walid Bouchakour
 
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