Pages hebdo Arts et lettres
 

Hommage à Sonia Mekkiou

Emblématique !

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 19.05.18 | 12h00 Réagissez

 
	Une semaine après son décès, elle manque déjà au théâtre algérien et à son public.
Une semaine après son décès, elle manque...

Sonia, ce surnom qu’elle porte du plus loin dans sa vie, qu’elle a adopté comme nom d’artiste, l’a installée dans cet entre-deux : Sakina Mekkiou, à l’état-civil, et une autre dans l’art.

Suprême grâce chez une comédienne, elle cultivait l’élégance de l’être plutôt que du paraître. Elle n’a eu nul besoin du grand ou du petit écran pour atteindre en son pays, comme ailleurs, une si enviable notoriété.

De sorte que si la grande Keltoum a rayonné, pour ce qui est des comédiennes, sur le théâtre algérien d’avant l’indépendance et des années suivantes, c’est Sonia, malgré une profusion de talents féminins qui se sont affirmés alors, qui a été la plus emblématique de son époque.

La plus marquante des dernières images que nous gardons d’elle date de 2015. C’était un jour de fête pour elle. De passage à Alger, alors que nous étions sur la rue Ben M’hidi, presqu’à hauteur de la Cinémathèque, nous entendîmes sa voix gouailleuse nous héler.

Elle conduisait. Elle se plaça hasardeusement en deuxième position pour nous parler. Dans le sillage de sa joie, elle entraînait Linda Sellam. Elle rayonnait avec ce sourire, si espiègle chez elle.

Après de brèves mais chaleureuses salutations, elle annonce : «Sais-tu ? Je suis à la retraite ! Vite, prends mon nouveau numéro !» Et, elle s’éclipsa dans son véhicule pour ne pas gêner plus longtemps la circulation.

Linda s’en rappelle : «Oui, elle était soulagée d’être délivrée de la responsabilité administrative en tant que directrice d’un théâtre et d’un festival dédié au théâtre féminin. Elle aspirait à une année sabbatique pour se consacrer par la suite à la scène et à la mise en scène. Et, elle en avait des projets !» Malheureusement, la Faucheuse en avait décidé autrement.

Elle s’était installée en elle à travers une maladie qui ne pardonne pas pour l’emporter à petit feu.

La dernière fois que nous l’avions eue au téléphone, c’était en février 2016 pour nous livrer un témoignage sur Tayeb Saddiki, qui venait de décéder (El Watan du 13.02.2016).

Il l’avait dirigée en 1985 dans Alef Hikaya oua Hikaya» (Mille et Une Histoires) parmi une pléiade des meilleurs comédiens du théâtre arabe. En 2017, à la dernière édition du Festival national de théâtre professionnel, elle a brillé par son absence, elle qui n’en ratait jamais une. Elle était souffrante. Au téléphone, elle ne répondait pas, malgré des appels répétés.

Même un sms des plus amicaux n’y fit rien. Sonia s’est emmurée dans le silence vis-à-vis de tous. Un silence qu’une corporation, pourtant friande en potins, a respecté. C’est que Sonia imposait le respect.

Car, outre son talent, son exemplarité était bien connue. Vis-à-vis de son art d’abord, s’étant mise au service d’un théâtre de l’exigence, pleinement citoyen. Ensuite par son caractère déterminé, elle a assumé de courageux choix de vie de femme et d’artiste. Face à l’adversité qu’ils entraînaient, elle demeurait stoïque, ne se posant pas en victime.

Mais surtout, elle ne s’est engagée dans aucune compromission.

Issue du théâtre amateur à Constantine, elle rejoint l’INADC (Institut national des arts dramatiques et chorégraphiques, Bordj El Kiffan) fin 1969 malgré une farouche opposition paternelle.

Dans un portrait de 13 mn réalisé pour la télé, Khaled Benaïssa rappelle avec justesse ce qui a fait son caractère trempé. Elle le tient de sa tante paternelle qui l’a élevée et lui a asséné une leçon de vie par l’exemple : celle de ne pas démissionner dans une soumission infantile face à une société cruellement machiste. Plus tard, presque trop tard, à la veille de sa mort, le père reviendra à de meilleurs sentiments.

En 1973, à l’issue d’une formation de quatre ans, elle fait partie d’une troupe constituée de camarades de promotion : Djamal Marir, Mohsen Amar, Lakhdar Mokhtari, et Fellag qui s’était joint à eux.

La troupe est pour une année sous tutelle du ministère de la Jeunesse et des Sports, qui lui commande un spectacle sur la délinquance juvénile. C’est Essoussa, qui ravit la vedette à tous les spectacles présents au Festival de Mostaganem.

A la faveur de la décentralisation du TNA, Agoumi la sollicite, ainsi que ses compagnons à Annaba, pour constituer la troupe du TR Annaba. L’aventure s’essoufflant, elle revient à Alger, endurant une année de chômage. En 1977, le TNA la recrute pour les besoins d’une distribution.

Elle y vivra dix fastes années dans son parcours artistique. Elle est d’une fournée d’artistes qui redonnera au TNA ses lettres de noblesse. Sonia est d’une série de spectacles-phares, où elle est dans les premiers rôles : Galou Laârab galou, Hafila tassir, Echouhada yaoûdou hada el ousboû... Son talent fait des étincelles.
 

SEULE EN HAUT DE L’AFFICHE

Notre confrère, Najib Stambouli, à propos de son jeu, a noté sur sa page Facebook : «Sonia se distingue du lot de tous les acteurs en Algérie, sans distinction de sexe, de support et de ‘niveau’ est-on tenté d’ajouter, par sa manière typique d’incarner ses rôles, en s’y identifiant tout en y insufflant une sacrée dose de distanciation, à la limite du neutre.

A ceci près que le neutre tel qu’assumé sur scène, avec cette complicité entre regard et sourire qui confèrent à Sonia ce charme discret qu’on ne retrouve que dans les personnages joués par elle, ce neutre donc a ceci de particulier qu’il est capable d’injecter dans le public des décharges de rire.» Mais cette approche de ses personnages, elle va plus tard la nuancer, voire s’en écarter, lorsque le théâtre algérien se met à intégrer les silences et s’éloigner des vociférations.

Avant d’y venir, elle s’engage dans un nouveau et risqué pari : celui de l’aventure du théâtre indépendant au sein de la troupe Masrah el Qalâa, née suite au retour en août 1988 de Mustapha Kateb à la tête du TNA. Ziani et Benguettaf avaient un texte, El ayta, en l’occurrence, nous avait-elle raconté : «Ils me sollicitent ainsi que Azzedine et deux techniciens. L’idée n’était pas de créer une troupe. On s’était réunis autour d’un projet.

On est allés au Comité des fêtes qui nous a salariés pour une année. L’idée de la compagnie ne s’est imposée qu’après une année. C’est ainsi que nous avons continué, en travaillant avec le CCI, qui plaçait les spectacles et les payait» En 1990, Sonia inaugure la tête d’affiche pour elle seule dans le premier monodrame au féminin du théâtre algérien.

C’est à partir de là que son jeu s’affine par rapport à l’approche qu’elle avait des personnages emblématiques qui lui étaient confiés, davantage des porte- étendards de discours que des êtres singuliers. C’est désormais leur humanité qu’elle avait à défendre. Sa pétulance et son talent trouvent un judicieux emploi en 1990 dans Fatma, de M’hamed Benguettaf, mise en scène par Ziani Chérif Ayad. Fatma est une femme de ménage qui, du haut d’une terrasse, le temps d’une journée, se raconte et raconte son univers par moments avec ironie et parfois avec tendresse.

Sonia récidive dans le monodrame en 1992, mais cette fois pour donner vie à un personnage féminin dans sa dimension psychologique et non plus sociale. Elle avait retravaillé Journal d’une femme insomniaque, texte de Rachid Boudjedra. Ce qui pouvait facilement passer dans le texte, écrit à l’origine en français, devenait difficilement prononçable en dialectal algérien.

Son personnage porte un regard cruel sur son travail, sur ses menstrues et sur lui-même. En 1993, c’est dans un duo qu’elle enchaîne face à Sid Ahmed Agoumi dans L’amour et après ?, pièce de Mohammed Farrah montée par Ziani Cherif Ayad et où le thème du couple est abordé.

Autre nouveau tournant : courant 1992, Azzedine Medjoubi quitte Masrah el Qalâa. Sonia le suit six mois après. L’aventure en France est devenue une déception pour eux. Azzedine se replie définitivement en Algérie. Sonia aussi. Elle se rapproche de la Télévision où elle trouve du travail pendant une année dans des dramatiques basées sur des textes de Tchékhov.

Elle est épisodiquement sollicitée en France et est accueillie en résidence dans un théâtre. Elle joue plusieurs pièces tout en vivant entre l’Algérie et la France. Nous résumant son parcours en 2000, elle indique : «J’ai travaillé pendant la moitié de ma carrière dans le théâtre d’État.

Depuis à peu près douze ou treize ans, je travaille en indépendante, je n’ai pas de compagnie. Je travaille selon les projets qui sont souvent des choix de rôles que j’ai envie de jouer ou des gens avec lesquels j’ai envie de travailler. Le fait d’être indépendante d’une structure d’État laisse un espace pour l’indépendance de la création, bien qu’il existe d’autres côtés un peu plus durs quand on est artiste indépendant.»

PASSAGE à LA MISE EN SCèNE

Elle décide de passer à la mise en scène. L’idée avait été mûrement réfléchie, Sonia, profitant de sa présence sur le sol français, a suivi des stages de formation pour s’armer en ce domaine. Mais à sa première tentative, elle ne s’y lance pas seule. Elle fait appel à Mustapha Ayad, complice à la scène du temps du TNA.

C’est Hadria oua El Haouès qu’elle cogite avec lui pour la «co-mettre» en scène. Pour l’écriture, ils font appel à Tayeb Dehimi et à Naget Taïbouni.  Une agence d’audiovisuel leur obtient le sponsoring de Sonatrach par l’achat anticipé d’une vingtaine de représentations. Dans cette pièce, c’est la tragédie algérienne qui est abordée.

Cependant, pour s’épargner le discours direct, la pièce use de la parabole. Hadria, la citadine, et El Haouas, l’errant, sont deux solitudes qui se rencontrent face à un étrange mur au-delà duquel c’est le règne du  terrorisme, de nos tabous qui nous tourmentent et de nos contradictions qui font que la société a pu accoucher de la barbarie.

Lyazid Khodja la sollicite en qualité de metteur en scène d’un texte de Lakhdar Bouchibi, réécrit avec la collaboration de Najet Taïbouni. Il s’agit de Nuit de divorce.

Elle se mettra en scène, avec pour partenaire un acteur de cinéma et du petit écran, qui a la particularité de détester la fréquentation du milieu des artistes de théâtre. Il s’agit de Rachid Farès, duquel elle tire le meilleur pour camper le personnage de Hamid, dont le mariage avec Mounira va à vau-l’eau après cinq années d’usure par le quotidien.

En 2001, elle est engagée par le Wakan Théâtre dans Les maudits de Vérone, un palimpseste de Dominique Touzé à partir de Roméo et Juliette. L’auteur metteur en scène tord le cou au mythe de l’amour plus fort que la mort pour soutenir qu’en amour les femmes savent mieux aimer que les hommes.

Roméo y est un salaud doublé d’un lâche. Juliette est une amoureuse abusée. Mais des quatre personnages retenus dans cette adaptation, le personnage central de la pièce est en fait Clarisse, cousine de Juliette. Plus âgée que cette dernière, elle revit dans une douleur muette la même aventure qu’elle a endurée dans sa jeunesse. Sonia en Clarisse lui insuffle une tragique densité.

Mettant les bouchées doubles en 2001, Sonia est également dans Les saltimbanques, d’après Le chant du cygne. Elle avait reçu le texte de Mohamed Farrah et l’avait proposée au CCI pour la produire avec elle à la mise en scène et dans le personnage principal. Pourquoi revisiter un texte monté maintes fois par le théâtre algérien ? «Ce qui m’a intéressée, c’est de transposer au féminin le personnage masculin.

Et puis le rôle m’interpellait comme la situation de l’artiste algérien». Dans cette adaptation, Mohammed Farrah, en lieu et place du vieux comédien imaginé par Tchekhov, met en situation une comédienne sur le déclin. Celle-ci se remémore en compagnie d’un vieux souffleur sa gloire passée et les vicissitudes de la vie d’artiste.

C’est aussi un clin d’œil à la mésaventure survenue au TNA à la grande dame du théâtre algérien, Keltoum, ainsi qu’à d’autres artistes qui se sont retrouvés brutalement mis à la retraite, par décision bureaucratique, empêchés de continuer à exercer leur art ! Les dixièmes Journées théâtrales de Carthage donnent raison à Sonia en lui décernant le Prix de la meilleure interprétation féminine.

Et, refermant la boucle, après y avoir été étudiante, elle revient en 2001 à l’ENADC, devenu INAD, à la direction de laquelle elle est nommée par le ministère de la Culture.

Cela ne l’a pas empêchée de continuer à faire du théâtre. Ainsi, en 2002, Richard Demarcy la remet sur scène dans Les Mimosas d’Algérie, pièce qu’il a écrite en s’inspirant de Fernand Iveton, qui connut la guillotine pour avoir rêvé d’une Algérie indépendante et fraternelle.

Sonia campe dans la pièce la fille de ce martyr qui, trente ans après, revient à Alger dans la maison où vit sa grand-mère. Enfin, elle revient au théâtre étatique, d’abord à Skikda, puis à Annaba, où elle fera preuve de capacités managériales et créatives dans de nouvelles productions.   Adieu Sonia !

Mohamed Kali
 
Loading...
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco
Loading...
Vidéo

vidéos

vidéos

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie