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Rencontre . Journalisme et patrimoine

En attendant la une

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le 23.12.17 | 12h00 Réagissez

Pour les questions de patrimoine, quel traitement médiatique ? C’est la problématique posée lors de la rencontre qui s’est tenue le 19 décembre à la Bibliothèque nationale d’Alger (El Hamma).

Organisée par le ministère de la Culture et le programme d’appui au patrimoine culturel algérien de l’Union européenne, cette rencontre a regroupé journalistes et spécialistes de la communication sous le titre optimiste de «Patrimoine à la une !»

Le journalisme s’intéresse au présent, à l'événement, à l’inhabituel et se concentre souvent sur les grands centres urbains… En forçant à peine le trait, on pourrait affirmer que le patrimoine en est l’exact opposé. Pourtant, le journalisme traite quotidiennement, d’une manière ou d’une autre, de patrimoine. L’exemple le plus récent est l’acte de vandalisme commis à Sétif sur la statue de Aïn Fouara. La quasi-totalité des médias du pays a relayé l’information et proposé une lecture de l'événement.

Cette question de patrimoine a été une porte pour des débats (le terme de «polémique» serait peut-être plus approprié) sur différentes questions de société. Evidemment, c’est le vandale qui a attiré l’attention plutôt que sa victime, la statue réalisée par Francis de Saint-Vidal en 1898. Souvent, le patrimoine est à la une quand il est détérioré ou risque de disparaître. Il doit ainsi se faire événement (ce qui n’est pas à l’origine) pour recueillir les faveurs de la presse.

Outre, les cas de monuments détruits qui deviennent des événements internationaux (et les terroristes usent largement de ce levier médiatique), il existe aussi des événements plus sympathiques comme les classements sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco qui attirent l’attention sur tel ou tel héritage.

Faut-il faire du patrimoine un événement pour l’adapter au temps médiatique ou s’agit-il au contraire de faire du journalisme autrement pour mieux comprendre le patrimoine ? La question a traversé les débats durant cette journée riche en échanges.

Le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, a ouvert la séance inaugurale en avouant que l’Algérie a été «injuste» envers son patrimoine dont il a énuméré quelques éléments phares : les hominidés de Aïn El Hnach, près de Sétif ; les vestiges de la place des Martyrs d’Alger ; les nombreux vestiges antiques évalués à près de la moitié de ceux de tout l’ancien Empire romain ; les gravures rupestres du Tassili… Il a reconnu le manque de mise en valeur de cette richesse patrimoniale et affirmé sa volonté d’y remédier. M. Mihoubi a rappelé sa décision de
lever l’interdiction de prendre des photos à l’intérieur des sites et musées.

Ces derniers n’étant pas «des réacteurs nucléaires !», selon son expression. En ouverture de son allocution, le ministre est également revenu sur le cas du vandalisme commis à Sétif, soulignant la réaction indignée de la population et assurant que les autorités assureront sa restauration dans les plus brefs délais.

Plus tard durant cette journée, notre confrère Ameziane Ferhani annoncera que le plasticien algérien de renommée mondiale, Rachid Koraïchi, souhaite prendre en charge cette restauration en faisant appel à des experts en la matière.

Parmi les annonces de la journée, citons également celle du ministre de la Culture à propos de 2018 qui sera une année de célébration du patrimoine amazigh avec, comme point de départ, la fête de Yennayer. Cette année fera suite au centenaire de la naissance de Mouloud Mammeri, pionnier des recherches algériennes sur le patrimoine amazigh, qui s’est étalé sur toute l’année sous l’égide du Haut-Commissariat à l’amazighité.

Le chef de la délégation de l’Union européenne en Algérie, l’ambassadeur John O’Rourke, est revenu, quant à lui, sur le programme d’appui au patrimoine culturel algérien, soulignant sa grande envergure et ses objectifs de connaissance mutuelle entre les cultures et de développement de l’industrie culturelle, de l’artisanat, du tourisme mais aussi d’encouragement de l’initiative privée et de l’action associative. M. O’Rourke a appelé les autorités à valider les actions sur le terrain qui se sont déroulées durant les quatre dernières années dans le cadre de ce programme.

Fayçal Ouaret, directeur national de ce programme, a aussi souligné que les initiatives de préservation et de promotion du patrimoine constituent une action militante. Reprenant les mots du ministre de la Culture, il affirmera : «Nous n’abdiquerons pas !»
La première séance a consisté en une évocation de la communication institutionnelle suivie de deux approches des rapports entre journalisme et patrimoine.

Djahida Mihoubi, conseillère en communication au ministère de la Culture, a affirmé que «le patrimoine n’est pas une médaille reçue du passé, mais une ressource d’avenir», mettant en avant les enjeux culturels mais aussi socioéconomiques de cette ressource, pour peu qu’elle soit bien valorisée et exploitée.

Elle a ensuite déploré le manque de formation des journalistes sur la question du patrimoine et proposé d’organiser des actions en ce sens.

Elle a reconnu ne pas toujours disposer elle-même de l’information pour la transmettre au journaliste, pointant ainsi du doigt un déficit de communication interne du côté des institutions. Enfin, elle a assuré que l’équipe en place au ministère de la Culture est consciente de ces manques et œuvre à les corriger.

Ameziane Ferhani, journaliste et écrivain, a ouvert sa communication par une fiction prenant au mot le titre de «Patrimoine à la une !», imaginant que les médias placeraient véritablement le patrimoine sur leurs devantures. Il a enchaîné par le diagnostic d’une réalité où la rubrique culturelle, elle-même parent pauvre des médias, privilégie les événements et les arts du spectacles sur le patrimoine à proprement parlé.

Cet état de fait s’explique entre autres par les faibles effectifs des journalistes de ces rubriques, obstacle à leur spécialisation et entraînant des rythmes de travail qui les oblige souvent à faire dans «l’abattage». Il soulignera que le patrimoine n’est pas tant le «bien culturel» (selon le terme emprunté au vocabulaire juridique, tout comme le «patrimoine» d’ailleurs) mais la connaissance qu’on en a. Il illustrera son propos par le centre historique de Varsovie reconstruit à l’identique après la Seconde Guerre mondiale (85% de la ville sont détruits) grâce aux archives documentant précisément les moindres détails de ses bâtisses. L’intervenant a souligné par ailleurs que le déficit des médias sur le patrimoine n’est pas uniquement le fait des journalistes, mais relève aussi des institutions dont la communication laisse souvent à désirer.

Il a donné l’exemple du mois du Patrimoine, seul événement trans-maghrébin encore en vigueur, qui donne lieu à une débauche d’activités, parfois très intéressantes mais le plus souvent inaperçues, faute de communication efficace.

Pour sa part, le reporter français, Arnaud Contreras, a plaidé pour une approche renouvelée du patrimoine. Pour lui, «à l’ère de l’événement, le journaliste doit créer l’événement». Avouant que le mot même de patrimoine le rebute, Contreras a illustré son propos par ses reportages au Sahara et au Sahel où le patrimoine est évoqué par différents angles : trafic d’art, entretiens avec la population locale, réappropriations du patrimoine par les jeunes…

Le journaliste a déploré que le patrimoine soit le plus souvent évoqué comme un élément «en danger», à préserver et protéger ; préférant l’aborder comme une porte d’entrée pour parler aux hommes et aux femmes qui le portent. Il évoquera par exemple les jeunes photographes algériens qui proposent une vision contemporaine de leur environnement.

Contreras, qui a lui-même bénéficié de bourses et collaboré avec l’Unesco dans ses sujets sur le Sahara, souligne toutefois les limites de ce mode de financement. Ces institutions imposent des thématiques où le journaliste doit se placer pour espérer décrocher un financement. Les sujets sur le patrimoine doivent ainsi être associés à «la paix» ou à «la lutte contre la pauvreté».

Durant l’après-midi, trois intervenants ont témoigné de leurs expériences dans l’approche du patrimoine. Ayache Yahiaoui, journaliste algérien établi aux Emirats arabes unis depuis 1998, a énuméré ses ouvrages sur la culture populaire bédouine de son pays d’accueil. Il s’y est pris de passion pour la poésie «nabati» et l’élevage du dromadaire entre autres éléments caractéristiques de la vie bédouine… Evoquant les sponsors publics ou privés des pays du Golfe, le conférencier a communiqué des sommes astronomiques rémunérant les publications. Des sommes qui ont fait rêver les journalistes présents dans la salle...

Yahiaoui travaille actuellement sur un ouvrage, mettant en avant les liens entre les tribus arabes du Golfe et les Bani Hilal qui ont migré vers le Maghreb depuis le Xe siècle et dont les traces sont encore présentes dans plusieurs régions d’Algérie. Yahiaoui travaille d’ailleurs à édifier par ses propres moyens, et avec l’aval du ministère de la Culture, un musée bédouin dans sa ville natale de M'sila.

Le journaliste tunisien, Tahar Ayachi, a, quant à lui, raconté ses débuts dans le métier, du temps où le président Bourguiba voulait «faire de sa date de naissance le début de l’histoire de la Tunisie». Il a raconté son engagement citoyen à faire connaître la longue histoire de son pays à ses concitoyens.

Plutôt que le journalisme, c’est par le biais du tourisme alternatif (la Tunisie ayant surtout investi dans le tourisme balnéaire) qu’il s’y est employé. Il organisera plusieurs sorties dans des hauts lieux de l’histoire millénaire de son pays pour «dire aux Tunisiens qu’ils ont un passé».

Enfin, l’historienne et journaliste française, Evelyne Thomas, a présenté l’expérience de l’Association des journalistes du patrimoine dont elle est membre du conseil d’administration depuis 2013. Fondée en 2002, l’AJP est un exemple intéressant d’initiative collaborative parmi les journalistes. Indépendante des institutions, cette association vise à l’échange d’information en continu entre journalistes spécialisés dans le patrimoine.

L’association partage via son site journalistes-patrimoine.org toute l’actualité du patrimoine. Elle favorise également le débat entre journalistes et acteurs du patrimoine et organise diverses activités pour ses membres : voyages de presse, reportages, rencontres, liens privilégiés avec les interlocuteurs publics et privés...

Dans la diversité de leurs approches et de leurs expériences, les participants ont mis en avant les multiples moyens et manières de connecter les médias au patrimoine pour que ce dernier soit enfin d’actualité.

Un programme ambitieux :

Cofinancé par l’UE et l’Algérie à hauteur de 21,5 millions et 2,5 millions d`euros respectivement, le Programme d`appui à la protection et à la valorisation du patrimoine culturel en Algérie vise à renforcer la méthode d`inventaire des biens culturels, la mise en place de mesures d`urgence pour la sauvegarde des biens et l`installation de chantiers-écoles.

Depuis sa mise en œuvre, le programme a financé 18 associations porteuses de projets liés à la protection du patrimoine à hauteur de 13 millions d’euros, formé un premier noyau d`archéologues spécialisés dans l`inventaire et dispensé plusieurs formations dans le domaine de l’archivage et la restauration d’archives photo et vidéo.

Une première plateforme informatique de traitement et de gestion des fiches d`inventaires des biens culturels, baptisée Touisa, avait été mise en place par ce programme. Lors du lancement de ce projet en 2015, ses responsables avaient annoncé un cycle de formation sur le traitement médiatique des questions liées au patrimoine à l’attention des journalistes algériens, en collaboration avec le ministère de la Culture.

Elle se résumera finalement à deux rencontres dont la première vient d’avoir lieu à la Bibliothèque nationale. Au plan du patrimoine matériel, le programme a lancé l`étude d`exécution des travaux de restauration du monument funéraire berbère Imedghacen (Batna), confiée à un consortium français ainsi que des chantiers-écoles à La Casbah d’Alger et au Musée des antiquités et des arts islamiques.

Un autre programme de formation de formateurs aux métiers liés au patrimoine a également été lancé en collaboration avec le secteur de la formation professionnelle à Oran. APS

Walid Bouchakour
 
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