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Architecture. Les archives Deluz, un trésor public

«J’ai vécu à Alger»

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le 07.10.17 | 12h00 Réagissez

«J’ai vécu à Alger»

Son nom est indissociablement lié à la ville d’Alger. Jean Jacques Deluz (1930-2009) y a consacré son travail d’architecte mais aussi ses nombreux écrits de réflexion sur l’urbanisme ainsi que ses œuvres d’art. C’est donc logiquement dans cette ville que sont enfin disponibles ses archives déposées au Centre d’études diocésain des Glycines.

A la notion de «ville natale», il faudrait peut-être ajouter celle de «ville vitale». Le plus souvent les deux se confondent. Mais il existe des exceptions. Né à Lausanne en 1930, Jean Jacques Deluz arrive à Alger à 26 ans et intègre l’Agence du plan d’Alger. Ce grand projet de modernisation de la ville implique une profonde réflexion urbanistique que Deluz ne cessera de mener tout au long de sa carrière menée en Algérie.

S’il quitte Alger en 1993, dans la tourmente du terrorisme, il ne résiste pas longtemps à l’exil. Il y revient en 1997, après une parenthèse avignonnaise, et entame l’ambitieux projet de la ville nouvelle de Sidi Abdallah. Au terme d’une longue carrière d’architecte et d’enseignant, il signe une série d’ouvrages précieux non seulement pour les spécialistes, mais aussi et surtout pour les amateurs (au sens fort du terme) de la ville. L’architecture pour lui ne peut faire l’impasse sur une réflexion sur le site : l’espace n’est pas le vide. Bien plus, l’urbanisme selon Deluz est une forme d’humanisme.

Se tenant à distance des pensées totalisantes, il écrit la ville en variant les points de vue et assumant ses subjectivités. Une ville, c’est d’abord du vécu. «J’ai vécu à Alger. Chaque endroit de la ville est pour moi porteur de souvenirs, souvent insignifiants mais peu importe : je ne peux dissocier ma façon de ''sentir la ville'' des plus petits événements de ma vie», écrit-il dans un de ses plus fameux essais intitulé Alger chronique urbaine (Bouchène, 2001).

Alger fut pour lui la ville des projets, des rêves, de la transmission mais aussi le lieu des déceptions, des blocages et des insatisfactions. Affirmant n’avoir aucune vocation pour cette fonction, Deluz fut pourtant un remarquable enseignant. De 1964 à 1988, son enseignement à l’Ecole polytechnique d’architecture d’Alger (dont il a signé l’extension à la suite d’Oscar Niemeyer) laisse une profonde influence parmi ses étudiants qui sont aujourd’hui des architectes accomplis avec leurs propres conceptions et orientations. Se demandant si cet enseignement a servi à quelque chose, tant la fonction de l’architecte est aujourd’hui marginalisée dans les transformations de la ville, Deluz estime que l’importance de l’enseignement réside surtout dans le dialogue engagé avec les étudiants.

En tant qu’architecte, Deluz ne se signale pas l’aspect spectaculaire de ses constructions mais au contraire par leur adaptation au site. Peut-être est-ce là une leçon de sobriété apprise au contact de l’esprit du lieu… André Ravérau n’a-t-il pas écrit La Casbah d’Alger ; et le site créa la ville Une leçon confirmée par ses nombreux voyages dont il tire de profondes méditations sur la ville. En parcourant l’ensemble de ses réalisations, l’on remarque que Deluz est d’abord un bâtisseur d’habitations.

De ses tout premiers projets collectifs (Cité la Concorde, Cité Les Jasmins, Groupe Taine…) à l’immense chantier de Sidi Abdallah, en passant par de nombreuses maisons individuelles, l’habitat est au cœur de son travail. En tant qu’architecte, en tant qu’homme de savoir et en tant qu’artiste, Deluz a également été confronté à «l’arbitraire des décideurs (qui croient tout savoir) et des exécutants qui obéissent (aux forces qui les manipulent, aux modes qui les rassurent)». C’est ainsi que nombre de ses projets sont avortés ou dénaturés.

Si la ville nouvelle de Sidi Abdallah est le fruit de sa plus grande ambition, elle fut également la cause de ses plus grandes déceptions. «Depuis quelques années, je dessine une ville nouvelle près d’Alger. C’est peut-être l’œuvre d’art la plus informelle, la plus folle, la plus stimulante, la plus décevante aussi qui soit, puisqu’elle se fait dans un temps, dans une échelle qui nous échappent, et dans des conflits qui lui sont inhérents. Mais c’est aussi le creuset dans lequel toutes les expériences se rassemblent, – l’affrontement au site, le concept urbain, la matérialisation des espaces, les relations de l’espace à la technologie, le mélange complexe des interférences politiques et historiques, le hasard, l’objectif et le subjectif», écrit-il dans Les voies de l’imagination (Bouchène, Saint-Denis, 2003).

Entre le Plan d’Alger et Sidi Abdallah, le parcours de Deluz accompagne plus d’un demi-siècle de transformations de la capitale algérienne. Soucieux de transmission, il avait commencé le classement de sa documentation en vue de leur archivage.

C’est ce que nous apprend l’archiviste rencontrée au Centre d’études diocésain des Glycines. Le parachèvement du classement a tout de même nécessité deux ans de travail. Il aurait été dommage que les archives Deluz soient déplacées hors de sa ville de prédilection et sa compagne, la photographe Magda Taroni, a choisi de les confier à ce centre qui a reçu auparavant les fonds André Mandouze (2008) et Charles Robert Ageron (2011). M. Taroni s’est entourée d’un conseil scientifique composé de connaisseurs de l’œuvre de Deluz, dont certains furent ses élèves ou ses collègues. En plus des architectes Karim Boukhenouf, Larbi Merhoum, Nabila Cherif, le conseil comprend également le sociologue et urbaniste Rachid Sidi Boumedine, Mourad Bouzar qui prépare un doctorat sur le parcours de Deluz et le directeur des Glycines, Guillaume Michel.

Réparties dans des centaines de boîtes, les archives Deluz sont classées en sept grandes parties : le curriculum vitae, l’architecte-urbaniste, l’enseignant et le chercheur, le pluridisciplinaire, la correspondance, les démarches administratives et les archives «foire à tout». Outre les nombreux plans, on y retrouve les notes ayant servi à la préparation de ses cours ou de ses ouvrages. On y trouve également une riche correspondance avec son compatriote, Alex Gerber, spécialiste de Le Corbusier. Même les mails sont soigneusement imprimés. Parmi les riches découvertes que recèlent ces archives, on trouve notamment d’étonnants dessins, violon d’Ingres de l’architecte. Les dessins de 33 mosaïques destinées à individualiser les entrées d’immeubles à Sidi Abdallah représentent, par exemple, diverses scènes de contes tirés des Mille et Une Nuits…

Les archives Deluz sont incontestablement un précieux gisement pour les chercheurs en architecture, mais aussi dans diverses disciplines connexes à même de permettre de mieux connaître la pensée et le travail du plus algérien des architectes suisses. Une journée d’étude devrait être organisée prochainement par le Centre d’études diocésain des Glycines avec la participation des membres du conseil scientifique. Nous y reviendrons…

DELUZ PAR LUI-MêME

«Je suis né à Lausanne en 1930, un 8 avril, sous le signe du Bélier. Arrivé au monde avec une jaunisse, j’ai fait peur à ma mère ; ensuite, j’ai été un joli petit garçon insupportable. Au collège, je marchais sur les mains et faisais des sauts périlleux ; au gymnase, je découvre les symbolistes et récite Mallarmé, Laforgue et Corbière. Hésitant entre les mathématiques et l’architecture, je choisis celle-ci. A l’école d’architecture, Alvar Aalto fait une conférence que je n’oublierai pas. 1953 : année de stage à Paris, j’y suis un inlassable piéton, un habitué de la Cinémathèque. Je rencontre le Péruvien Rodolfo Milla qui me fait connaître le surréalisme. Je passe mon diplôme en janvier 1956 sous la direction de Jean Tschumy, et je débarque à Alger qui restera, envers et contre tout, mon port d’attache. Je collabore au bureau d’architectes Daure et Béri, je découvre Pouillon, puis je me forme à l’urbanisme à l’Agence du Plan d’Alger avec Gérald Hanning, auquel je succède en 1959. 1962 : l’indépendance. 1963 : j’ouvre mon bureau d’architecte et je m’établis rue des Bananiers ; naissance de mon fils. Je rencontre Jean-Marie Boëglin, le théâtre et la politique. De 1964 à 1988, j’enseigne l’architecture. L’urbanisme et l’architecture d’Alger paraît en 1988.

En 1970, la vénéneuse Polly Hartritt s’installe dans mes articulations. En 1993, après une dernière visite de chantier à Constantine, je suis contraint de quitter l’Algérie. En 1997, c’est le retour : je travaille avec le gouvernorat d’Alger et je projette la ville nouvelle de Sidi Abdallah. Je peins lorsque l’architecture me laisse respirer : ma peinture est confidentielle, seuls quelques amis la connaissent. Les phares qui ont éclairé ma navigation sont, parmi d’autres, Breughel le Vieux, Bosch, Carpaccio, Max Ernst, et Diderot, Jarry, Breton, et Chopin, et Murnau, Bunuel, et Aalto, Gaudi, et l’Alhambra de Grenade, et le petit Trianon de Gabriel, et… Et survivre encore, dans cette société du spectacle qu’on mythifie sous couvert de virtualité».

Jean Jacques Deluz, Alger, chronique urbaine, Editions Bouchène, 2001

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