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Hommage à Mahieddine Bachetarzi

L’Homme-Opéra

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le 12.05.18 | 12h00 Réagissez

 
	Tendant vers la comédie, Bachtarzi a utilisé toutes les ressources de la culture populaire algérienne. 
	 
Tendant vers la comédie, Bachtarzi a utilisé toutes les...

Le Théâtre national algérien a rendu hommage au grand homme qui donne son nom à cette institution. Cette semaine, Mahieddine Bachetarzi était à l’honneur et à la fête.

En effet, lui rendre hommage, c’est aussi rappeler l’humour et la bonne humeur qu’il distillait à travers ses pièces de théâtre, comme dans ses écrits, dont on garde la trace à travers ses précieuses Mémoires publiées en trois tomes. Le TNA a abrité, mercredi dernier, une conférence-témoignage du journaliste et auteur Abdelhakim Meziani.

Ce dernier a parlé de ses multiples rencontres avec l’homme de théâtre et de musique dans le cadre de ses activités avec l’association de musique arabo-andalouse El Fakhardjia, dont Bachetarzi était le président d’honneur. Né en 1897, Bachetarzi est un nom incontournable dans l’histoire du théâtre et de la musique classique algériens. Le conférencier a rappelé que l’Opéra d’Alger (aujourd’hui devenu Théâtre national algérien) était initialement réservé aux colons et dédié à la culture occidentale. C’est à Bachetarzi et à d’autres qu’on doit la conquête de ses planches.

La première pièce véritablement algérienne jouée en arabe dialectal a été présentée par Allalou en 1926. Bachetarzi le raconte lui-même dans ses Mémoires. Il rappelle également le travail pionnier de son acolyte, Rachid Ksentini, dans l’introduction d’un jeu nourri de gouaille populaire.

Bachetarzi était en quelque sorte le chef d’orchestre de cette réappropriation culturelle comme un subtil défi au centenaire de la colonisation (célébré avec faste en 1930). «Le vrai fondateur du théâtre algérien c’était l’époque», tranchera Meziani, rappelant que l’éveil politique est passé en grande partie par la culture au sens le plus large.

Avant de graver son nom en haut de l’affiche, Bachetarzi a officié à la Grande Mosquée d’Alger. En effet, le mufti Boukandoura, lui-même fin connaisseur de musique arabo-andalouse, a très tôt remarqué les capacités vocales extraordinaires du jeune Mahieddine, alors Bach hazzab (lecteur du Coran). De la mosquée à la scène, il n’y avait qu’un pas, que Bachetarzi a franchi sur l’insistante invitation du chanteur et musicien Edmond Nathan Yafil.

Ce sera l’aventure d’El Motribia, première association dédiée à la musique classique algérienne. Suivront des concerts à travers le monde et des dizaines de disques enregistrés. L’époque était également à la conquête de l’industrie du disque et de précieux enregistrements de musique algérienne ont été réalisés durant cette première moitié du siècle dernier.

A propos de la voix de Bachetarzi, qu’on nommait avec une pointe d’exotisme «Le Caruso du désert», on dira également qu’il a chanté pour Camille Saint-Saëns et qu’il a entonné le premier appel à la prière de la mosquée de Paris un 15 juillet 1926.

Ce que le grand public retient surtout, c’est le rôle de Mahieddine Bachetarzi dans l’histoire du théâtre algérien. Et pour cause…

Il est l’auteur d’un grand nombre de pièces originales ou adaptées en dialecte algérien. Parmi ses adaptations, on note un penchant pour les pièces de Molière. Une façon de montrer que la langue et la culture algériennes peuvent tout exprimer. Le choix de ce dramaturge porte aussi une autre signification, plus politique.

«Pour le peuple algérien, Molière n’est pas un étranger, il n’a rien à voir avec la puissance colonisatrice, il nous apporte de sa propre persécution, et il nous enseigne que le premier ennemi, c’est l’ennemi intérieur : le seigneur féodal qu’il avait su démasquer en France et qui, en Algérie, tendait les bras aux conquérants». C’est Mustapha Kateb qui le dit, autre grand homme de théâtre qu’on a artificiellement opposé à Bachetarzi comme porteur d’un engagement indépendantiste plus manifeste. «On ne peut pas opposer l’élève au maître», dira Meziani.

De plus, si Bachetarzi traitait avec les autorités coloniales pour mener à bien son entreprise artistique, il n’en diffusait pas moins un message d’émancipation pour le public populaire qu’il avait su constituer et fidéliser. Les nombreuses fiches de police à son sujet, détaillant contenu et allusions de ses productions, peuvent en témoigner. Tendant vers la comédie, Bachetarzi a utilisé pleinement les ressources de la culture populaire algérienne. Même ses adaptations ne conservent le plus souvent que le thème de la pièce originale, pour se fondre totalement dans les références locales.

Très à l’écoute des exigences du public algérien de l’époque, il introduit systématiquement des séquences musicales. Une habitude qui a laissé des traces jusqu’à nos jours.

Parmi ses pièces, citons Phaqo, Les beni-oui-oui, ou encore El Kheddaain (Les traîtres), dont les titres renseignent déjà sur la charge portée contre les différentes formes de tromperies, dont souffrait la population algérienne de l’époque. Il faut signaler que c’est précisément pour ce public que Bachetarzi a officié et que c’est selon ses attentes et ses préférences qu’il a modulé sa créativité.

En véritable entrepreneur culturel, Bachetarzi a su porter le théâtre aux quatre coins d’Algérie. Slalomant entre le manque de moyens et la censure coloniale (dont il souffrira à plusieurs reprises), il aura su porter la bonne parole en divertissant et en misant pleinement sur la culture algérienne. Après l’indépendance, il assurera la direction du Conservatoire d’Alger, qui formera une pléiade de musiciens, acteurs et danseurs…

Soucieux de transmission, il ne ratera aucune occasion de transmettre son savoir et son expérience, notamment à travers ses Mémoires, dont les deux derniers tomes sont restés longtemps dans les tiroirs de la SNED, se souvient Abdelhakim Meziani, qui a finalement pris l’initiative de les publier au sein de ses éditions étatiques. Son témoignage sur l’histoire culturelle algérienne est très précieux.

On citera également son article sur «Le vieil Alger musical», paru dans la revue Jeunesse action en 1977 (et, plus tard, dans le numéro 6 de la revue de l’Année de l’Algérie en France), qui revient sur plusieurs siècles d’histoire de la musique algérienne.

Sur la nécessité de la transmission, Bachetarzi dit dans une de ses causeries (archives Sid Ahmed Triqui) : «Si je suis persuadé que les jeunes ne doivent penser qu’à leur avenir, je ne suis pas persuadé que les vieux doivent se contenter de leur passé. Ils doivent faire profiter les jeunes de leur expérience. Même si ces jeunes y sont rébarbatifs. Ils se rendront compte que l’histoire est un éternel recommencement. Ils ont les moyens que leurs devanciers n’avaient pas et fort de l’expérience de ceux-ci, ils éviteront leurs erreurs.»

L’auteur de ces phrases aurait sûrement apprécié l’hommage rendu par Abdelkarim Briber et ses comédiens qui ont repris avec talent la pièce Slimane Ellouk, de Mahieddine Bachetarzi (inspirée du Malade imaginaire de Molière). A voir les réactions enthousiastes du public au TNA, l’on se dit que le théâtre de Bachetarzi a bien vieilli et qu’il mérite, en tout cas, d’être revisité dans de nouvelles mises en scènes, de même que tous les «classiques» du théâtre algérien.

 

Walid Bouchakour
 
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