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Exposition. Sur les traces de la route de la soie

La voie, la soie, la foi

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le 26.05.18 | 12h00 Réagissez

Le Bastion 23 du palais des Raïs accueille durant ce mois de Ramadhan une exposition et une série d’événements autour du thème de la Route de la soie.

Initié par la fondation Zaphira, ce programme comprend également une exposition des œuvres de Zaphira Yacef à base d’épices, mais aussi des espaces dédiés à différents pays participant à la célébration d’une voie qui n’a pas seulement transporté de la soie, des épices et autres marchandises rares, mais aussi du savoir, des arts et des religions…

Cette route, dont le nom a été donné au dix-neuvième siècle par le géographe allemand Von Richthofen, relie principalement la Chine, qui détenait le secret de fabrication de la soie, à la Turquie et à l’Europe, friandes de ces étoffes précieuses.

Si les échanges initiaux avec les Perses consistaient principalement à pourvoir la Chine en chevaux, l’ouverture ultérieure du commerce avec Rome décuplera le volume de soie exportée.

La commande romaine était en effet insatiable. Effrayés par l’invasion de ce textile chinois fort apprécié par l’aristocratie, les Romains ont même projeté d’interdire le commerce de ce tissu au prix mirobolant. La Chine en était le seul et unique producteur et exportateur. Il faut croire que la domination actuelle de ce pays sur le textile mondial ne date pas d’aujourd’hui !

Mais, à cette époque, on ignorait tant de choses. Même un auteur aussi érudit que Pline pensait que la soie poussait sur des arbres...

La route non plus n’était pas connue des Européens. Son histoire commence en 138 avant J.C. quand l’empereur Wudi de la dynastie Han avait envoyé un émissaire jusqu’en Afghanistan afin de conclure une alliance militaire. Cette mission ô combien périlleuse avait été confiée à Zhang Qian.

Malheureusement,il sera capturé, lui et ses cent hommes, dès sa sortie des frontières chinoises. Mais sa captivité ne le découragera pas. Libéré onze ans plus tard, il reprendra son périple à travers l’Ouzbékistan et arrivera jusque chez les Yuezhi (Afghanistan).

Comble de malchance, les Yuezhi refuseront cette alliance venue d’un royaume lointain et méconnu. Zhang Qian sera tout de même accueilli en héros à son retour au pays et effectuera deux autres missions afin de recueillir le plus d’informations sur les royaumes voisins et lointains. Il fait même mention de rumeurs à propos d’une civilisation nommée «Li Jian» située aux confins de l’Occident. Il s’agissait en fait de Rome.    

Si les Chinois inaugurent donc cette route dès le deuxième siècle avant notre ère, côté occidental il faudra attendre le 13e siècle pour lire le récit de voyage du franciscain Jean du Plan Carpin, envoyé par le pape pour convertir le Grand Khan au christianisme.
La mission ne fut pas un succès, mais l’émissaire en ramènera des informations inédites.

D’autres missionnaires suivront, mais ce sera surtout le récit nourri de fabulation d’un marchand vénitien, un certain Marco Polo, qui marquera les esprits en Occident. Dicté du fond de sa cellule à Gênes, son Devisement du monde (ou Livre des merveilles), écrit en ancien français par son codétenu Rusticello de Pise, sera un best-seller au succès non démenti à ce jour.

Le récit de son séjour de 25 ans au service du roi mongol, Kubilaï Khan, retrace les dangers réels et imaginaires de la route ainsi que toutes les merveilles de technologie qu’avait développées l’Orient. Marco Polo y décrit également avec force détails les fameuses yourtes mongoles : «De petites maisons en forme de tente, en longues perches couvertes de feutre, et elles sont rondes, et toujours ils les emportent avec eux là où ils vont, sur des chariots à quatre roues.

Ces longues perches, ils les rassemblent si bien en ordre qu’ils les font tenir ensemble comme un fagot, et les transportent très aisément où leur plaît. Et toutes les fois qu’ils tendent et dressent leur maison, ils placent toujours la porte vers le Midi». Avis aux amateurs, une yourte grandeur nature est installée actuellement au palais des Rais. Elle y restera durant toute la durée de l’exposition et accueillera des animations chaque mardi à 22h.

Le même émerveillement ressort des récits de l’explorateur arabe maghrébin, Ibn Battuta. Il nous livre ainsi une description des hôtels chinois du quatorzième siècle : «La Chine est la plus sûre ainsi que la meilleure de toutes les régions de la terre pour celui qui voyage.

On peut parcourir tout seul l’espace de neuf mois de marche sans avoir rien à craindre, même si l’on est chargé de trésors. C’est que dans chaque station, il y a une hôtellerie surveillée par un officier qui est établi dans la localité avec une troupe de cavaliers et de fantassins.

Tous les soirs, après le coucher du soleil, ou après la nuit close, l’officier entre dans l’auberge, accompagné de son secrétaire, il écrit les noms de tous les étrangers qui doivent y passer la nuit, cachette la liste, et puis ferme sur eux la porte de l’hôtellerie.

Le matin, il y retourne avec son secrétaire, il appelle tout le monde par son nom, et en écrit une note détaillée. Il expédie avec les voyageurs une personne chargée de les conduire à la station qui vient après et de lui apporter une lettre de l’officier proposé à cette seconde station, établissant que tous y sont arrivés, sans cela ladite personne en est responsable.

C’est ainsi que l’on en use dans toutes les stations de ce pays…». Parmi les avancées de la Chine, citons également la poste, l’imprimerie, le papier, la boussole et la poudre à canon.

Si le Prophète de l’islam aurait conseillé de «Quérir la science jusqu’en Chine» ce n’est visiblement pas par hasard. Sur le long chemin vers la Chine, des caravansérails assuraient les haltes pour les voyageurs. Ces derniers pouvaient s’arrêter à Kashar, Yarkand, Kaboul, Lanzhou, et évidemment la fameuse Samarcande pour se reposer, se restaurer, nourrir les bêtes et faire du commerce ou du troc. Si la soie a été retenue dans la nomination de cette route terrestre, qui traversait le Moyen-Orient et la Mongolie pour arriver en Chine, la voie servait aussi à transporter bien d’autres marchandises.

Des métaux précieux partaient d’Europe vers l’Orient et, sur le chemin du retour, les marchands apportaient, en plus de la soie, des épices, de la fourrure, des tapis persans, entre autres marchandises de luxe. Avant que cette voie ne soit pratiquée en tous sens, c’étaient les Parthes qui assuraient une sorte de service de douanes entre Orient et Occident.

En plus de sa culture persane, l’empire parthe tenait aussi de la culture asiatique et grecque. Il constituait un véritable carrefour culturel qui vivait en grande partie de son rôle d’intermédiaire commercial entre la Chine et les Grecs, puis les Romains. La route terrestre continua à être pratiquée jusqu’au quinzième siècle.

Par la suite, la voie maritime, plus rapide et plus sûre, prit le relais. Par ailleurs, le secret de la fabrication de la soie, détenu par les Chinois, n’en était plus vraiment un depuis longtemps. Avec l’effritement de la dynastie Han, les contrées voisines développaient progressivement la production de ce tissu. La technique se propageait petit à petit d’est en ouest. Au sixième siècle, même les Romains se seront assurés leur propre approvisionnement après l’introduction clandestine de vers à soie par l’Empereur romain Justinien.

Cela ne mettra pas fin pour autant aux échanges qui comprennent aussi les épices et autres denrées rares.
Ces échanges constants n’ont pas manqué de susciter des influences mutuelles sur le plan culturel. C’est ainsi que le roi Kubilaï Khan demanda à Marco Polo de lui amener cent savants chrétiens afin d’en savoir plus sur cette religion.

Le Vénitien ne put convaincre que deux de faire ce périlleux voyage (qui durait environ quatre ans !). Les deux religieux, épuisés et effrayés par les aléas de ce périple terrestre, ont d’ailleurs rebroussé chemin avant de dépasser les frontières de la Palestine. Toujours au chapitre des religions, c’est à travers la Route de la soie que le bouddhisme s’est développé en Asie arrivant jusqu’en Afghanistan. Les gigantesques bouddhas de Bamiyan en témoignaient récemment encore, avant d’être détruits par les Talibans.

Le long de ce réseau de routes de près de 7000 kilomètres entre la Chine et la Méditerranée circulaient, non seulement des produits précieux, mais aussi des religions et du savoir. Certaines doctrines chrétiennes, considérées comme hérétiques et persécutées en Occident, trouvaient refuge à l’Est. C’est le cas du nestorianisme, qui était d’ailleurs la religion de la mère de
Kubilaï Khan.

D’autres doctrines naîtront en chemin, tel le manichéisme qui a vu le jour en Perse au troisième siècle. Cette religion syncrétique, tenant du zoroastrisme, du bouddhisme et du christianisme, n’aurait pas pu voir le jour sans les échanges constants entre Orient et Occident.

La plupart des grandes religions ont traversé cette route avec un succès particulier pour le bouddhisme et l’Islam. En effet, les voies commerciales ont permis aux marchands musulmans de propager très rapidement la nouvelle religion vers l’Orient et, après avoir été chrétiens et bouddhistes, voilà que les rois mongols adoptaient l‘Islam.

Au huitième siècle, la religion musulmane domine la partie ouest de la Route de la soie. Avec les marchands musulmans qui apportent des denrées de toutes les contrées converties à l’Islam, des mystiques soufies traversent les voies commerciales et initient de nouvelles populations. Le commerce est un moyen presque aussi efficace que la guerre pour conquérir de nouveaux royaumes.

D’un autre côté, les guerres apportent également leur lot d’échanges culturels. Il en est ainsi de la bataille décisive de Talas. Elle a opposé en 751 les troupes musulmanes des Abbassides aux Chinois.

On rapporte que les prisonniers chinois ont enseigné à leurs ennemis une technique encore inconnue hors des frontières chinoises: la fabrication du papier. Enthousiasmés par les possibilités offertes par ce nouveau support, les musulmans propageront cette technologie à travers tout le monde musulman jusqu’en Europe. Le papier, puis l’imprimerie, changeront littéralement la face du monde.

L’épopée de la Route de la soie nous apprend que le monde a toujours été connecté d’une façon ou d’une autre. Bien avant les satellites et les connexions haut-débit, des échanges ont toujours existé entre l'Orient et l'Occident. De plus, ces entités qu’on nous présente aujourd’hui comme étrangères l’une à l’autre et quasi inconciliables ont entretenu des échanges constants non seulement sur le plan commercial mais aussi en termes de savoir, de culture et de religion.

Si le dialogue interreligieux et interculturel est aujourd’hui le fait d’institutions et d’organismes internationaux, il se faisait alors au détour d’une transaction ou d’une discussion de voyageurs dans un caravansérail. Autant dire que le monde n’a pas attendu le vingtième siècle pour être mondialisé.
 

RDV au Bastion

L’initiative qui se déroule au Bastion 23 du palais des Raïs, du 15 mai au 15 août, se présente comme une exposition internationale soutenue par le ministère de la Culture algérien et réalisée par la fondation Zaphira Yacef. Elle affiche également une coopération avec des pays partenaires comme la Chine, l'Inde, la Turquie, l'Ouzbékistan, l'Espagne, l'Italie, l'Iran, l'Egypte, le Liban, la Syrie, le Portugal, la Tunisie, le Maroc, l'Irak, la Jordanie, le Sultanat d'Oman, l'Ethiopie, la Malaisie, l'Indonésie, la Palestine, l'Arabie Saoudite.

L’idée est de faire du Bastion 23, lieu de l’expo, une sorte de marché pour les produits de ces pays partenaires.

Dans une scénographie assez basique, chaque pays expose ses objets et produits représentatifs. On peut par ailleurs visiter l’exposition «Spice of Life», des œuvres de Zaphira Yacef réalisées à base d’épices.

Le programme promet également des conférences et des tables-rondes au sein de la yourte joliment décorée installée dans la cour du Bastion 23.  Il reste que pour les passionnés d’histoire et de géographie, la manifestation peut les amener à découvrir un univers qui fascine de plus en plus le monde. 

Walid Bouchakour
 
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