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Fayçal Ouaret . Architecte, auteur et acteur du patrimoine

«Nous ne discutons pas assez»

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le 06.01.18 | 12h00 Réagissez


Beaucoup a été dit sur l’acte de vandalisme sur Aïn Fouara, qu’en retenez-vous ?

Ce déchaînement devient presque banalisé. Il y a une frustration qui s’exprime contre Aïn Fouara. De plus en plus de gens considèrent que cette nudité est une agression contre la société algérienne.

Aïn Fouara existe depuis 120 ans et cette réaction commence à s’exprimer depuis les années 1990. Il y a un changement social et ces réactions s’expriment notamment par des personnes qui  n'ont pas intégré la culture de la ville.

Cette sculpture n’a jamais gêné les Sétifiens. Il y aurait pu y avoir un dialogue autour de ces valeurs pour que les opinions s’expriment et qu’on n’en arrive pas à la dégradation. Cela aurait été une occasion d’expliquer certaines valeurs, d’autant que Sétif, notamment avec le Mall, est devenue un lieu d’attraction commercial et touristique et la population a beaucoup augmenté. Les visiteurs passent systématiquement boire l’eau de Aïn Fouara.

A quoi aurait servi ce dialogue ?      

A expliquer par exemple ce qu’est le nu dans l’art. C’est un travail de pédagogie. De plus, il n’y a pas eu assez de travail artistique autour de Aïn Fouara. Bien sûr, les Sétifiens expriment quotidiennement leur attachement mais les artistes devraient s’emparer du sujet. J’ai déjà donné une conférence sur son historique. Une semaine avant l’attentat, j’étais au musée d’Orsay en train de compulser un dossier sur le sculpteur Francis de Saint Vidal. Je travaille à documenter sa commande et ses significations. On voit la Naïade en train de descendre de son rocher avec une cruche dans chaque main pour puiser de l’eau.

Derrière, il y a le corps d’un soldat romain dont la tête est coupée. Avec les travaux de restauration, j’ai découvert qu’il a une épaulette droite avec tête de lion et qu’il est posé sur une sorte d’autel de sacrifice. L’équipe est en train de remontrer les morceaux pour corriger ce qui a été fait dans la précipitation en 1997 (Ndlr attentat à la dynamite le 22 avril 1997). A la place du chapiteau corinthien pulvérisé par l’explosion, on avait mis un chapiteau ionique. Sur les archives, le chapiteau n’apparaît pas du tout. C’est un ajout.

Quel était le contexte de sa création ?

C’est une commande du maire Aubry de Sétif. En 1896, il avait écouté un des membres du Conseil municipal sur la fontaine qui menaçait de tomber. C’était un empilement de pierres romaines taillées avec des gueules de lions comme fontaines de chaque côté. Le nom Aïn Fouara vient de l’évaporation de l’eau en hiver. Le maire a été mis en contact avec Saint Vidal.

Ce dernier a produit une fontaine monumentale placée au pied de la Tour Eiffel lors de son inauguration en 1889. La commande s’élevait à 18 000 francs. Saint Vidal avait travaillé dans un atelier situé à Carrare (Ndlr  ville italienne connue pour ses carrières de marbre). Il y a eu de grandes difficultés pour la déplacer et la poser. Elle a finalement été installée en 1901, alors que Saint Vidal, qui n’a jamais mis les pieds à Sétif, est décédé en 1900.

Les Sétifiens se sont-ils appropriés cette sculpture ?

D’abord c’est un élément qui ornemente la ville. Elle est située sur la place principale. On y trouve d’un côté la mairie et de l’autre la mosquée. Cette dernière ouvrait vers l’est. Il a fallu construire un mur à l’intérieur pour l’orienter vers la qibla. Au départ, les musulmans de Sétif ont refusé de prier dans cette mosquée qu’ils appelaient Sidi Gaouri ! Il a fallu ramener le mufti de Constantine… Pour les Sétifiens, Aïn Fouara fait partie de la famille. Les femmes lui mettaient du henné sur les pieds…

Un hommage à cette fille de la ville. Rien de sacré là-dedans. Une blague sétifienne dit que c’est la femme de Sidi Khier (Ndlr  «wali salah» de Sétif). Mais c’est une blague ! Et depuis 1963, à chaque fois que l’Entente gagne la coupe, on la remplit à Aïn Fouara et chacun y boit à son tour. Bref, elle fait partie intégrante du folklore local.

Au-delà de Aïn Fouara, on a connu des cas de restauration aux résultats déplorables. A-t-on évolué sur ce point ?      

On s’occupe plus sérieusement du patrimoine et les autorités font appel à des compétences avérées. Je le vois à La Casbah par exemple. Les quelques chantiers en cours sont confiés à des professionnels qui prennent le temps de s’informer avant d’intervenir. Il y a un grand débat au sein du programme de coopération avec l’Union européenne autour du Medghacen : on doit connaître véritablement le monument avant de restaurer…

Cette prise de conscience s’explique par l’expérience acquise et l’arrivée de spécialistes formés par de prestigieuses écoles. Il y a aussi des réussites comme le musée du Bardo, la caserne des Janissaires, la mosquée Ketchaoua en coopération avec la Turquie. Il y a sûrement des choses à redire mais ce sont quand même des cas exemplaires.

Vous dirigez depuis quelque temps le programme d’appui à la protection et la valorisation du patrimoine culturel. Où en est-on ?

En phase d’achèvement. Il a pris du retard à cause de nombreux imprévus. Mais des formations ont été faites pour les musées, l’audiovisuel ainsi que les associations. On est en discussion avec le ministère de la Formation professionnelle pour former des techniciens et maçons du patrimoine. On évalue aussi le travail effectué pour l’inventaire du patrimoine.

C’est un vaste chantier, particulièrement sur le patrimoine immatériel. Il s’agit de mettre en place notre propre vision du patrimoine algérien. Il y a aussi des projets-pilotes intersectoriels (parcours des mosquées dans la haute Casbah et Medghacen à Batna) qui ont pris beaucoup de retard.   

Vous êtes également directeur de l’Agence national de gestion et réalisation des grands projets de la culture qui s’oriente vers la maintenance. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Avec la réduction des grands projets, on s’oriente vers d’autres actions qui entrent dans notre champ de prérogatives. Cela peut être un problème d’étanchéité dans un théâtre à El Bayadh, la conversion d’un siège communal en musée à Souk Ahras, un problème de chauffage à la maison de la culture de Sétif…

Cela permet de soulager le budget des directions de la culture et de parer à un manque de personnel spécialisé sur place. Nous avons aussi demandé à prendre en charge la maintenance de l’Opéra d’Alger et de Riadh El Feth… Sur le volet des grands projets, on a finalisé le Centre arabe d’archéologie à Tipasa. Nous avons été désignés depuis un an et demi comme assistant et maître d’ouvrage pour la transformation de la Grande-Poste d’Alger en musée. Nous commençons les études pour la restauration et la conservation de la villa Sésini et le fort espagnol de Mers El Kébir. Enfin, nous assistons la wilaya d’Alger sur plusieurs projets à La Casbah.

Une réunion internationale se tiendra en janvier sur La Casbah. Que peut-on en espérer ?        

L’ARPC n’est pas partie prenante de cette réunion organisée par l’Unesco et prise en charge par le Japon. Mais je peux donner mon impression. Il s’agit d’élargir la réflexion sur La Casbah à l’échelle internationale avec différents points de vue pour essayer de lui donner le visage qu’elle mérite. Il faudra bien qu’on s’entende sur une démarche et qu’on la suive jusqu’au bout. Nous ne discutons pas assez et nous ne nous écoutons pas. Une fois les décisions prises, je plaide pour une autorité unique sur La Casbah pour l’application. On a l’exemple du Comedor dans les années 1970. Actuellement, on a une approche fragmentée.

On ne connaît pas suffisamment les sous-sols de La Casbah et on ne travaille pas assez sur les espaces publics (rues, ruelles, places…). Ces derniers sont abandonnés dans la partie haute et envahis dans la partie basse. Plus largement, on doit s’entendre sur le devenir du site. L’urbanisme a besoin d’autorité pour coordonner toutes les actions et les orienter. Actuellement, on a d’un côté le monde des technologues et des techniciens et de l’autre les habitants. Il faudrait des passerelles pour travailler dans la concertation. L’autorité dont je parlais doit être située dans La Casbah.

On sait que votre violon d’Ingres est une plume. Des ouvrages en perspective ? 

Cela fait 20 ans que je travaille sur l’histoire de Aïn Fouara. Je rêve de l’écrire enfin avec une tentation pour la forme romanesque. L’autre projet, sur lequel je travaille depuis un moment, concerne les ouvriers de la reconstruction en France. Mon père est parti travailler à Caen comme manœuvre en 1948, alors qu’il n’avait pas 18 ans. Il est resté là-bas six ans. J’ai compulsé des archives et j’arrive à reconstituer les conditions de vie des ouvriers algériens dans les chantiers de reconstruction à Caen. Ce serait là encore une histoire de non-fiction.
 

Repère :

Né en 1956 à Sétif,  architecte de formation, Fayçal Ouaret, après avoir occupé diverses fonctions dans le secteur de l’habitat, dirige aujourd’hui l’Agence de gestion et de réalisation des grands  projets de la culture (ARPC).

C’est au sein de l’ancienne villa Brossette à Alger, siège de l’agence, que nous avons rencontré cet homme qui joint le savoir à la passion. Vu la récente détérioration de Aïn Fouara, fontaine emblématique de la ville, l’entretien qui devait porter sur le patrimoine a fatalement pris le chemin de cette fâcheuse actualité. Il se trouve que M. Ouaret rassemble depuis plusieurs années une importante documentation sur Aïn Fouara.

Un ouvrage sur le sujet pourrait s’ajouter à ses publications (deux romans, un conte et un recueil). En fin connaisseur du patrimoine national, il dirige actuellement le Programme d’appui à la protection et la valorisation du patrimoine culturel en Algérie, ambitieux projet algéro-européen en cours d’achèvement dont l’enveloppe s’élève à 24 millions d’euros.

Walid Bouchakour
 
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