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Des Psychothérapeutes se penchent sur les questions de deuil et de résilience

Algérie : Se reconstruire après une succession de traumatismes

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le 08.02.18 | 12h00 Réagissez

Deuil et périodes douloureuses dans la vie : une simple visite chez le dentiste et la vue du sang peut réactiver la violence subie.

La guerre de libération, puis tout récemment au cours de son histoire moderne, l’Algérie a connu des périodes douloureuses, souvent bien difficiles à panser sur le plan psychique.

La décennie noire, les tremblements de terre (1954, 1980 et 2003), les inondations de Bab El Oued (2001), puis celles de la vallée du M’zab (2008), le crash de l’avion de Tamanrasset (2003), la lutte sectaire sanglante de Berriane (2014) et les accidents de la route quasi quotidiens sont autant d’événements, ajoutés à d’autres formes de violence et traumatismes, dont les traces psychiques sont encore visibles chez les victimes, certaines encore en deuil et d’autres résilientes nécessitant une réelle prise en charge psychologique. «Un traumatisme par définition est une effraction brutale, instantanée dans le psychisme.

Un événement qui vient de l’extérieur et qui bouleverse l’équilibre de l’individu, de la victime», explique Nacir Benhalla, professeur en psychologie clinique, directeur de recherche à l’université d’Alger 2. Et de poursuivre : «Cet événement peut être verbal, physique, relatif à un décès, une séparation, l'explosion d’une bombe, ou encore un événement familial douloureux qui va bouleverser tous ses membres.»

Selon notre interlocuteur, la spécificité de l’Algérie est que l’on a vécu des moments terribles et dramatiques liés au terrorisme, qui ont malheureusement duré une douzaine d’années. Toutes les familles algériennes ont été, d’une façon ou d’une autre, touchées et endeuillées, qui par un enlèvement, qui par un assassinat ou une amputation d’un membre lors d’un attentat terroriste, ou d'une blessure... Le traumatisme, toujours selon notre interlocuteur, est désigné comme le tueur silencieux, du moment qu’il va s’emmagasiner dans la psyché, rester en latence, endormi.

Puis, un jour, après cinq années, voire dix, ou plus encore, il va se réveiller suite à un événement banal. Une simple visite chez le dentiste et la vue du sang peut réactiver la violence subie. Le psychisme, alors, peut reprendre ses droits et provoquer un nouveau traumatisme avec son lot de troubles psychiques, de désorganisation comportemental et de plaintes somatiques.

Le deuil n’est pas synonyme d’oubli

Le deuil, par contre, ne veut pas dire oublier, mettre de côté, faire semblant, ou tout simplement refouler, comme le souligne le professeur N. Benhalla. Ce dernier explique que le deuil veut que l’on donne à un événement douloureux un sens, qu'on le fasse émerger dans le raisonnement psychique, en sus des émotions traduites par des pleurs. A ce niveau, comme l’affirme notre spécialiste, l’événement traumatique est mémorisé et classé.

Par contre, avertit-il, le travail de deuil ne se réalise pas lorsque la victime est dans le déni, c’est-à-dire le refus de la perte, qu'elle soit humaine ou matérielle. «Dans une psychothérapie, on aide la personne endeuillée à mentaliser, à prendre en mémoire l’événement traumatisant. Cela a un coût, des pleurs, de la souffrance morale, éventuellement des prises d’antidépresseurs, mais la prise en charge psychologique pour faire le deuil reste salutaire», insiste le professeur N. Benhalla.

Et d’ajouter : «Malheureusement, actuellement, même si le traumatisme est toujours présent, il existe beaucoup de deuils qui ne sont pas faits. Ce qui se répercute négativement sur le bien-être moral et physique. Il est vrai qu’il est toujours difficile de faire le deuil, d’accepter de perdre un ou plusieurs membres de sa famille dans des conditions dramatiques et violentes, mais faire le deuil reste salvateur.»

Concernant la résilience, elle reste cette capacité mentale à prendre en compte la douleur, la vivre, mais sans qu’elle perturbe l’équilibre psychique. En effet, le psychisme peut dépasser les moments où souffrance et peine s’entremêlent grâce à une approche ou un appui culturel source d’apaisement. «La résilience veut dire que l’événement traumatique est pris en compte, mentalisé et l’on fait avec, sans qu’il puisse nous empêcher de vivre», conclut-il.

Le deuil et le travail du psychologue

Marie-Frédérique Baqué, professeure de psychopathologie clinique à l’université de Strasbourg, spécialiste des questions de deuil, de la mort et de la fin de vie, dans le cadre d’une approche clinique psychanalytique, nous explique la conduite à tenir par le psychologue clinicien face à une personne endeuillée.

Le deuil devrait comporter des étapes et durer un certain temps. «Hélas, constate-t-elle, il n’en est rien, aucun deuil ne peut entrer dans un schéma comportemental ou cognitif préformé. D’ailleurs, une certaine désorientation règne dans les funérailles du fait de l’absence de transmission des rites».

Supports ou pratiques incontournables pour mieux amortir la souffrance suite à une perte d’un être cher, les rites funéraires, cortège culturel et spirituel, tendent à disparaître dans notre société. Toujours selon la même professeure, ce que le psychologue doit faire dans un premier temps, c’est une évaluation de la souffrance de la personne endeuillée. Le thérapeute va lui demander si la souffrance de la séparation définitive avec la personne aimée, décédée, est supportable.

Au cas ou cette séparation est insupportable, «l’on va essayer d’explorer si cela est lié à une situation de traumatisme, de conflit avec la personne décédée, ou si cela est lié à une situation d’absence de rituel funéraire exercé par la personne et par la famille». «Dans ce cas-là, l’on parle, successivement, des relations inter-individuelles avec la personne morte, ensuite des relations familiales, puis des relations sociales». Ces différentes enveloppes vont être sondées par le psychologue pour voir s’il peut agir toujours par la parole, en permettant à la personne endeuillée de raconter simplement l’histoire de sa relation avec la personne décédée.

Si la relation avec la personne morte était fusionnelle, cela signifie que l’attachement n’était pas un attachement équilibré, explique-t-elle. «Cela veut dire que la personne (en deuil) collait à l’autre (le défunt) littéralement et que finalement sa vie en dépendait. Maintenant, s’il y avait des conflits avec la personne morte, liés à de l’agressivité, à des identifications malsaines, à des relations difficiles avec l’autre, cela est facile à résoudre, car cela concerne l’inter-individuel.

Par contre, s’il s’agit de relation fusionnelle, cela concerne le narcissisme de la personne en deuil». A ce moment-là, la psychothérapie va être plus approfondie, d’après elle, car il faut revisiter, remettre en scène les relations primaires de la personne endeuillée avec ses parents (décédés), la relation d’attachement y trouvant sa source.

A chaque deuil, ce sont des relations d’attachement qui sont remises en cause. «Si étant bébé, nous avons eu des relations fusionnelles de dépendance avec notre mère, à ce moment-là on aura des relations beaucoup plus difficiles à rompre plus tard. C’est ce que l’on appelle l’''aptitude au deuil''. C’est-à-dire la capacité de se séparer de nos objets d’amour.

Or, cela est un apprentissage. Autrement dit, la vie de tous les jours nous apprend à aimer, mais avec une bonne distance. C’est-à-dire avoir la capacité d'envisager la séparation. C’est cela, en tant que psychologues, ce que nous allons évaluer chez la personne endeuillée. L’on va essayer de lui demander de raconter sa relation avec la personne morte et d’inscrire l’histoire de cette relation dans sa propre vie».
Combien de temps faut-il pour faire le deuil ?

Kokou-Kpolou Kossigan est docteur, attaché temporaire de l’enseignement et de la recherche de psychologie clinique, université de Picardie Jules Vernes. Pour ce chercheur d’origine togolaise, la temporalité est une question centrale au cœur de la définition du deuil et de ses formes de complication. «Généralement, la question est posée par les patients confrontés à la détresse du deuil et qui souvent exprime un besoin phare, celui de la disparition de la douleur. Combien de temps cela mettra pour que je m’en sorte ? Faire le deuil est devenu une phrase passe-partout.

C’est comme si le deuil était une activité, une tâche qu’il faut accomplir, une série d’équations qu’il faut résoudre. Or on vit le deuil, on ne le fait pas», explique Kokou-Kpolou Kossigan. Et de conclure : «On ne peut pas parler de la fin du deuil. On ne peut pas considérer que le deuil a une fin, même si la personne endeuillée va mieux et que sa douleur s’estompe. »

Le deuil et les rites

Dans la société algérienne, les rites jouent un rôle important dans le processus psychologique du deuil, en aidant la personne endeuillée à surmonter la crise et dépasser l’expérience de la mort. Dans la culture kazakhe, considérée comme traditionnelle, le deuil, comme l’explique Jumageldinov Askar, docteur en psychologie à l’université Lumière Lyon 2, est ritualisé et implique toute la famille, même éloignée, mais aussi l’entourage. Jumageldinov souligne qu’au Kazakhstan, le deuil est très cérémonial et réglementé pour chaque personne de l’entourage en fonction de critères comme l’âge, le sexe, le statut socioprofessionnel.

Dans ses recherches sur l’impact de la ritualisation sur le processus du deuil dans son pays d’origine, il constate que les rituels de deuil ont intégré différentes croyances, pratiques culturelles et religieuses et notamment l’influence de l’islam et des croyances ancestrales chamaniques. Ces aspects, selon le chercheur, continuent à déterminer la vie sociale kazakhe.

Congrès international

Enfin, il est utile de signaler que le laboratoire d’anthropologie et de psychopathologie de l’université Alger 2 a organisé au mois de décembre dernier, à Bou Saâda, dans la wilaya de M’sila, un congrès international ayant pour thème : «Traumatismes, deuils et résilience dans la culture et à l’épreuve des pratiques psychothérapeutiques». Cela en partenariat avec le laboratoire de psychologie clinique, psychopathologie, psychanalyse, de l’université Paris- Descartes.

Cette rencontre scientifique d’envergure a vu la participation d’éminents professeurs et docteurs en psychologie clinique venus d’universités européennes, asiatiques et latino-américaines, en sus des spécialistes en santé mentale nationaux, ainsi que des doctorants en la matière et autres psychologues praticiens et étudiants. Traumatismes, deuils, résilience et fonctionnement. Deuils et pratiques culturelles, pour ne citer que ceux-là ont été parmi les principaux axes abordés lors de cette rencontre.


 

Abdelkader Lazereg
 
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