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Chlih Mohamed, dit Cheikh mohamed Eddahaoui. Théologien, enseignant, artiste, sportif et homme de média

«Il entrait dans nos foyers sans frapper»

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le 04.01.18 | 12h00 Réagissez

«Je pardonne aux gens de n’être pas de mon avis, je ne leur pardonne pas de n’être pas du leur.»
(Talleyrand)

Aussi loin que je remonte dans ma mémoire et dans ma jeunesse, j’ai toujours cru aux vertus de l’altruisme et du don de soi incarnées par des hommes dont la générosité rime avec partage et qui n’hésitent pas à aller à la rencontre des autres.

A la télévision et à la radio, je dois dire que j’ai toujours été impressionné par le style de communiquer de deux animateurs hors pair ; j’ai cité Mohamed Eddahaoui et Djamel Eddine Baghdadi qui n’avaient que l’ambition de bien faire sans jamais donner de leçons avec un art consommé de la pédagogie.

Ces meveilleux semeurs d’ingrédients de la vie vivante m’ont quelque part influencé et peut-être m’ont-ils indirectement inoculé ce goût insatiable de curiosité. L’un et l’autre étanchaient notre soif de savoir de manière intelligente en suscitant notre éveil et notre émotion à propos du mystère qui entoure les êtres et les choses. Notre propos s’étalera ici sur l’itinéraire de cheikh Eddahaoui, homme de cœur et de foi qui a su transmettre à travers les médias des messages instructifs. Aucune des émissions dont Eddahaoui fut l’homme à tout faire ne laissa les auditeurs indifférents…

Naissance à Beyrouth

Qui est donc ce transmetteur de messages qui a marqué son époque ?

Chlih Mohamed, dit Cheikh Mohamed Eddahaoui, est né à Beyrouth le 22 octobre 1926. Son père, Chlih Abdelkader, un homme pieux qui avait appris le Coran, est originaire de Mascara. Il quitta sa ville natale pour échapper à la mobilisation en tant que soldat français et, après un long périple, il se retrouve en Turquie où il s’engage comme fantassin turc et rejoint les troupes de l’Empire ottoman. Il se rend ensuite en Palestine et s’installe à Al Qods (Jérusalem) où il est détenteur des clés de la mosquée Al Aqsa.

Par la suite, et voulant se forger davantage dans les préceptes et lois de la «charia el islamiya» (jurisprudence islamique), il quitte Al Qods pour rejoindre la mosquée Bani ‘Umayyah El Kabir à Damas et finit par s’installer à Beyrouth en tant que cheikh d’une mosquée. C’est dans cette ville que vint au monde Cheikh Mohamed Eddahaoui.

C’est là aussi qu’il fait ses études sous l’autorité d’un père rigoureux. Il suit de hautes études supérieures au sein de l’Université islamique américaine de Beyrouth, à la Faculté de la charia. Et pour parfaire son niveau dans le cadre du droit islamique (le Fiqh), il passe ses vacances à Damas, dans l’enceinte de la Grande Mosquée de Bani ‘Umayyah. Après avoir terminé ses études dans les années cinquante, il retourne (en famille) en Algérie dans la ville de Mascara.

Dès lors, Cheikh Eddahaoui s’engage dans la diffusion du savoir. Il débute sa carrière de précepteur en donnant des cours aux élèves de la médersa, sous le statut de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens, dans le quartier de Baba Ali, où il introduit le sport. Pour la première fois, une section sportive voit le jour dans cet établissement (au Liban, il pratiquait l’athlétisme et, régulièrement, la natation ainsi que le catch).

Il rejoint ensuite les rangs du PPA en tant qu’orateur, puis du MTLD, et se voit alors interdit de séjour à Mascara.
En 1948, l’accord Sykes-Picot embrase la région du Moyen-Orient en une véritable guerre contre un «indu-occupant», aidé, soutenu et officialisé sur les lieux par les grandes puissances. Cette date représente l’affront que fait le monde aux Arabes en général et aux Palestiniens en particulier par la création du nouvel «Etat lsraël».
Cheikh Eddahaoui forme un groupe de volontaires pour aller combattre en Terre sainte, en Palestine, aux côtés de ces moudjahiddine qui faisaient l’objet d’une sinistre oppression de la part des sionistes.
 

Influence du père

Ils sont six personnes, dont Mustapha Stambouli, un grand nationaliste de la région de Mascara. Ils prennent le train vers la frontière algéro-tunisienne et décident de continuer à pied, traversant le Sahara tunisien et libyen. Malheureusement, il est capturé avec son groupe par des soldats britanniques. Ces derniers les remettent aux mains des autorités françaises en Tunisie pour être renvoyés en Algérie.

De retour au pays, il se réinvestit dans la militance à La Casbah, un bastion du mouvement révolutionnaire. Il donne aussi des cours d’arabe dans ce quartier, notamment à la médersa Errachad.

Par ailleurs, il rejoint la Radio et télévision algérienne (qui dépendait de l’ORTF), rue Berthezène.
A l’Indépendance, il adhère aux SMA (Scouts musulmans algériens) et à l’Organisation nationale des aveugles. Il est guide pour le pèlerinage à la Mecque et organise des cours de diction au Grand Conservatoire d’Alger.

En 1983, il est détaché au ministère de l’Information où il exerce la fonction de chef de département culture au sein de la Radio algérienne. Il occupe longtemps le poste de responsable de la programmation de la Chaîne 1 (chaîne en arabe). Pour ses compétences dans le cadre de la jurisprudence islamique, il est envoyé en France pour occuper le poste d’adjoint du recteur de la Mosquée de Paris auprès de Cheikh Abbas.

De retour à Alger en 1986, il continue les émissions télévisées : «Manassik El Hadj» (Les actes rituels du Pèlerinage), «Saydaliyat Errahman» (La Pharmacie du Miséricordieux)... Il est ensuite imam à Bruxelles, Lille et Roubaix. Puis, il retourne en Algérie suite à des problèmes de santé et termine ses jours auprès de sa famille.

Cheikh Eddahaoui s’éteint le 18 mai 2003. Qu’Allah ait pitié de son âme. Son ami Fodil Ahmed, dit «Fouzi», qui l’a cotôyé dès l’indépendance à la radio, en garde des souvenirs vivaces. Homme de théâtre, producteur, cadre aux compétences avérées, Fouzi, vieux routier de la radio où il a occupé des postes importants, évoque son ami avec respect et tendresse. «Il courait inlassablement là où sa curiosité l’amenait, pour y cueillir avec avidité l’information qui nourrira son rigoureux travail.

C’était une référence dans le domaine religieux, à l’instar de ses aînés Baba Amar et Cheikh Abderrahmane Djillali. Avant le délenchement de la lutte de la Libération, il se distinguait déjà par ‘‘Sandouk El Afkar’’, une émission hebdomadaire où notre cheikh répondait aux lettres des auditeurs dans des domaines aussi différents que la vie spirituelle, la santé, les lettres et même le sport. Il a produit de nombreuses émissions à caractère social, culturel, soulageant par là ou répondant à des questionnements plus intimes.

Qui ne se rappelle de ‘‘Tabib El ousra’’ reconnaissable à son générique chanté par le célèbre Fahd Bellan avec Jassa Etabibou lia Nabadhi, ou encore ses émissions destinées aux innovations technologiques. Il lui arrivait même d’être comédien dans la troupe radiophonique de la RTA qui émettait en arabe littéraire sous la direction du regretté Med Tahar Foudala.»

A la mosquée de Paris

Enfin, il évoluait dans le onze type de l’équipe de football de l’ORTF. «Il était pieux, pratiquant, exigeant, respecteux et ponctuel. Cette rigueur était accompagnée d’une élasticité indulgente car il faisait du camping dans les plages en été et était remarqué grâce à la roulotte qu’il s’était achetée et qui l’accompagnait dans tous ses voyages touristiques.

Il aimait notamment le Sud qu’il traversait dans son 4x4», témoigne son fils Issam. «De plus, son ouverture d’esprit l’épargnait des ‘‘complexes’’ et des pensées étriquées et étroites», confie Fouzi qui révèle que lorsqu’il l’a remplacé à la production à la RTA, «j’étais fier de moi, car c’était un moment de vive émotion tellement j’avais du respect pour cet intellectuel accompli.

Je ne crois pas avoir rencontré un homme plus subtil et inventif qu’Eddahaoui. Il gambadait ici et là, toujours à la recherche d’une pensée aussi insolite qu’inattendue. Il croyait tout simplement que la vérité est dans les actes de tous les jours. Il s’en est choisi un, celui d’explorer le domaine de la santé pour conseiller, informer, alerter s’il le faut, avec en toile de fond cette volonté de toujours aider les autres.»

«Profondément pieux, il était pour un monde ouvert, moderne et heureux», nous confie un de ses anciens collaborateurs, avant d’ajouter : «Sa proximité virtuelle avec les auditeurs et les auditrices avait franchi les frontières de la confidentialité.

Cheikh Eddahaoui était adopté par les familles comme étant l’un des leurs. Cette familiarité avait atteint des seuils tels qu’on disait qu’il entrait dans les foyers sans frapper à la porte tellement le lien était devenu indissociable. Ainsi, beaucoup de mères au foyer se délectaient de ses émissions qu’elles attendaient avec impatience parce qu’il les interpellait tantôt crûment, tantôt à l’orée de l’intimité. En tout cas, il était suivi avec bonheur par ses auditeurs.»

L’homme, imprégné d’une vaste culture, était généreux, à la différence de beaucoup qui excellaient dans la fioriture et l’accessoire. Eddahaoui aura illuminé l’essentiel, en bataillant toujours contre la faiblesse et le déclin, en répétant sans discontinuer que le grand défi ne sera que celui du savoir !

On s’est demandé, maintenant qu’il n’est plus là, ce qu’aurait été sa place dans ce monde qui a tant changé qui bouffe l’essentiel en nous jetant dans l’accessoire. Comme pour d’autres personnalités de sa trempe, jongleur d’idées et de concepts, intelligent sans jamais jouer les intellos, il faisait partie de ces hommes d’instinct qui savaient communiquer bien avant les technologies sophistiquées et les médias électroniques ! Sa curiosité toujours en bandoulière a sûrement servi de paravent à nos angoisses passées.

Ne serait-ce que pour ça, nous devons l’en remercier pour nous avoir accompagnés dans des moments où nous en avions bien besoin !

 

Parcours :

A ses débuts, Cheikh Eddahaoui écrit des pièces pour la Radio et de petits sketches pour la Télévision, avec plusieurs adaptations de récits et contes légendaires.

Il va aussi s’imposer en utilisant la technique du «tajwid» (la lecture psalmodiée du Coran) en direct (en ce temps-là, il n’y avait pas d’enregistrement différé), à l’ouverture de la chaîne radiophonique et à sa fermeture. Puis, il enregistre quelques disques de «tajwid» sur les 33 tours de l’époque. Son pseudonyme alors est «Afif El Hassani».

Puis, il conçoit sa première émission radiophonique «Soundouk El Afkar» (La boîte à idées). Une émission de culture générale où les auditeurs posent des questions à travers des courriers. Les questions prenaient souvent un sens religieux.

A l’indépendance de l’Algérie, il enregistre d’autres émissions radiophoniques qui lui valent sa renommée, dont «Tabib El Ousra» (Le Médecin de famille) et «Hikam wa Amthal» (Proverbes et Maximes),
«El Wikaya Khayroun min el iladj» (Mieux vaut prévenir que guérir), et «Ettassahour» (L’érosion). Il est sollicité par le ministère de l’Agriculture et de la Pêche, puis par le commandement de la Gendarmerie nationale pour l’émission «El wikaya min hawadith el mourour» (La prévention des accidents routiers).
Cheikh Eddahaoui s’éteint le 18 mai 2003. Qu’Allah ait pitié de son âme.

Hamid Tahri
 
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