Régions Est Jijel
 

Dr Farès Kessasra. Enseignant à l’université de Jijel

Aller vers une agriculture raisonnée

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le 14.02.18 | 12h00 Réagissez

Soumises à de fortes pression anthropiques du fait de l’urbanisation et des activités agricoles et industrielles, les ressources en eau souterraines souffrent d’une contamination par les substances minérales et organiques.

Les études menées par Dr Farès Kessasra, du Laboratoire de génie géologique de l’université de Jijel, avec ses étudiants, révèlent que le temps de dégradation des nitrates est compris entre 20 et 172 ans pour que ce taux soit ramené à la norme européenne de 25 mg par litre d’eau. Nous lui avons posé quelques questions.

Vous venez de présenter une étude sur le suivi, le devenir et le lien avec l’agriculture chimique des nitrates dans l’eau, réalisée dans la vallée de la Soummam. Quelles sont les principales conclusions ?

Le risque de présence de nitrates (NO3) dans les eaux souterraines dans un laps de temps plus ou moins long va de 20 à 172 ans, selon mes simulations.

Tout dépend du puits, de la position, de l’endroit, de la concentration. Imaginez qu’il faut près de deux siècles pour que la nappe puisse se débarrasser de ces nitrates et que l’eau de boisson redevienne potable naturellement sans aucune intervention. Je pense que c’est une alerte maximum de la dangerosité de la présence de nitrates dans un milieu alluvial.

Dans la vallée de la Soummam, nous avons relevé une zone à forte vulnérabilité à El Kseur, à Ilmaten et à l’est de Oued Ghir. A El Kseur, des concentrations de nitrates frôlant les 267 mg/l ont été constatées et 142 mg/l près de Oued Ghir. La persistance des nitrates dans les sols cultivés se fait grandement sentir à El Kseur.

Qu’en est-il justement de la région de Jijel ?

Pour la région de Jijel, on a les vallées alluviales de l’Est. ça va de Jijel jusqu’à El Milia, et même au-delà. On a Mencha, Djendjen, Oued  Nil, Oued El Kébir…

Ce sont des alluvions, ce qui veut dire des dépôts de sédiments très perméables. Une coupe souterraine montrera que tout ce qu’on injecte à la surface, c’est-à-dire dans la zone non saturée, comme fertilisants ou pesticides, va s’infiltrer directement dans le sol. Et la caractéristique des vallées alluviales de la région de Jijel c’est que la nappe d’eau n’est pas profonde.

Du côté d’El Kennar (20 km à l’est de Jijel), la nappe souterraine est présente à une profondeur de deux mètres. Donc, le fait que la nappe d’eau soit à fleur de peau ne permet pas aux polluants (NPK = azote, phosphore, potassium des fertilisants) d’être éliminés en profondeur. Les nitrates sont formés dans une zone racinaire des plantes par association d’azote et d’oxygène présents dans l’air ou dissous dans l’eau (NO3).

Donc, cette pollution est générée par l’agriculture chimique, notamment par épandage. Deux risques sont à signaler : -Le premier concerne les eaux souterraines qui ne sont pas traitées (déminéralisation) pour ramener la teneur en nitrates à 50 mg/litre, pour se conformer à la norme algérienne ;

-Le deuxième est lié à la rémanence ou persistance du polluant dans l’eau. Les sols vont retenir ces molécules pendant des années. Vu les concentrations très élevés en polluants, la nappe n’a pas eu le temps de s’auto-épurer, elle va les accumuler. Mes recherches vont justement être appliquées sur une nappe alluviale de la Soummam, dans la wilaya de Béjaïa, que l’on va extrapoler, vu que c’est la même structure et le même fonctionnement dans tous les aquifères côtiers méditerranéens et ailleurs. On a un temps de clean-up (autoépuration) qui va de 20 à 172 ans.

Par exemple, à El Kennar, on a relevé en 2013 dans un puits une concentration de nitrates dans l’eau de 51 mg/l. Dans d’autres, on a relevé des taux beaucoup moindres. C’est un élément très mobile, qui fluctue, qu’il faut surveiller de jour en jour.

Quel est le risque pour la consommation humaine ?

Les nitrates ont un effet cumulatif. Une partie est éliminée naturellement, alors qu’une autre est accumulée par le corps dans certains organes. Cette accumulation dans le corps humain va impliquer une toxicité chronique au bout d’une vingtaine d’années, qui va se manifester par l’apparition d’une pathologie. Pour les bébés, on a le syndrome du «bébé bleu» dont la mère a été exposée aux nitrates.

Avez-vous une idée sur les zones les plus exposées aux nitrates dans les zones côtières de Jijel ?

Pour répondre à cette question, il suffit de faire une carte d’occupation des sols, surtout des vallées de l’est de la wilaya, de Jijel vers El Milia.

Moi, je l’ai fait et j’ai déduit que toutes ces vallées de l’Est sont cultivées. On implante des cultures maraîchères, des fruits et légumes qui demandent beaucoup d’eau et beaucoup d’apport en nutriments. Depuis 2013, je fais chaque année une enquête sur l’utilisation des pesticides auprès des agriculteurs. J’en déduis que la partie agricole est en extension et se déplace en amont. On fait de la fraise un peu partout, parce que c’est lucratif.

Même les oliviers sont traités avec des insecticides et autres produits. Quelle eau utiliser pour l’arrosage ? A El M’zaïr, on a débusqué une fois des agriculteurs qui utilisaient des effluents d’eaux usées. Côté pesticides, on trouve des officines pour agriculteurs ayant pignon sur rue, parfois toute une rue, dont les propriétaires ne sont même pas protégés par des masques, des gants ou des lunettes. En gros, l’usage des pesticides a explosé. Il y a même un agriculteur qui m’a confié en 2013 avoir essayé d’exporter de la fraise vers l’Espagne.

Mais son chargement a été refusé après analyse, vu la forte teneur en pesticides et il a dû l’écouler localement. On remarque qu’on n’a pas une maîtrise du marché et surtout l’usage de ces pesticides. C’est destiné à quoi, en quelle quantité, volume, mode d’administration.

Un jeune homme de 35 ans, qu’on a croisé en 2014 lors d’une enquête, m’avait dit qu’il travaillait depuis 5 ans avec son père qui cultive de la fraise, mais je ne me sens pas bien psychologiquement. Je ne suis pas spécialiste, mais j’ai détecté une forme de dépression qui est due à l’exposition aux pesticides.

Par ailleurs, il souffrait de problèmes respiratoires et il n’arrivait plus à marcher un kilomètre comme avant. L’explosion de la culture de la fraise a induit une forte utilisation des pesticides et des engrais chimiques, vu que cette plante appauvrit les sols. Contrairement aux autres fruits, la fraise n’a pas de peau, le polluant va carrément s’incruster dans la chair. Donc, avec la fraise, le sol est appauvri et l’eau est polluée.

Quelles sont les cultures que vous déconseilleriez au vu des pratiques en cours dans l’agriculture  ?

Ici à Jijel, la fraise, moi je l’appelle un massacre écologique et sanitaire. Il faudrait qu’on raisonne la culture de la fraise. Ce n’est pas l’arrêter, mais la raisonner. Par la suite, il faut développer la culture de l’olivier qui est vouée carrément à la disparition. Un arbre qu’on laisse agoniser et pousser seul. L’olivier a besoin de soins et qu’on le fasse avec des techniques ancestrales mais pas avec des techniques qui viennent des laboratoires des multinationales.

Quel palliatif pour atténuer l’usage de ces produits chimiques ?

J’ai eu à assister à des débats, où deux camps s’affrontent. D’un côté ceux qui soutiennent que l’agriculture biologique ne peut pas nourrir l’humanité, alors que les autres continuent de défendre le «bio». Mes recherches ont fait que j’ai pu me faire une idée que le retour à la source et le respect de la terre vont permettre déjà de faire un premier pas. Notre mode de vie, c’est-à-dire qu’on mange de la viande tout le temps et on cherche des fruits à tout-va.

Vous allez maintenant, au mois de janvier, au marché vous trouvez de la fraise. Moi je ne l’achète pas. Il faut boycotter cette culture. Il faut privilégier les produits locaux de saison, dont le prix est raisonnable. La courgette de saison est montée en flèche il y a quelques semaines à 180 DA, comme les gens n’ont pas trop acheté, le prix a baissé jusqu’à 100 DA. Pour revenir à la question, on peut développer l’utilisation des bio-composts. Mais attention !

Pour faire du bio-compost, qui n’est pas néfaste pour le sol, notamment pour les déjections animales, il faut respecter certaines règles. Il  faut l’étaler et l’assécher pour qu’une partie de l’azote se dissipe.

Sinon, ça sera aussi une pollution pour le sol et les eaux. A mon avis, le bio-compost doit entrer dans un processus industriel, on ne peut pas le laisser aux amateurs. J’encourage les jeunes diplômés, notamment du génie de l’environnement, à créer des microentreprises, et par ailleurs, il faut développer la culture du bio qui n’est rien d’autre qu’un retour vers le respect de la nature et les traditions.

Le deuxième point a trait à la sensibilisation des agriculteurs. On ne va pas les inviter à l’université, mais c’est à nous d’aller vers eux et leur parler, faire des enquêtes et se socialiser avec eux pour connaître leurs besoins et leurs ambitions et leurs craintes. Leur taper sur les doigts ne sert à rien.

Il faut penser à un plan de sensibilisation qui réponde aux besoins de notre société en intégrant tous les acteurs : l’agriculteur, le commerçant, le transporteur et le citoyen consommateur. Toute la chaîne devant être supervisée par les autorités et les scientifiques et l’université qui apporte un éclaircissement. Il y a malheureusement des défaillances dans la chaîne, qui font que le consommateur est affecté.

Dernièrement, plus de 500 cas suspects d’hépatite A ont été recensés à Jijel. Deux sources à Texenna ont été suspectées, que pensez-vous de cette épidémie ?

Texenna, le village se trouve en hauteur et les sources, plus bas. Même s’il a un réseau d’assainissement, il est complètement défaillant sous les effets des pentes. Pourquoi parler de l’assainissement ? tout simplement parce que l’hépatite A provient de l’eau usée. C’est une contamination directe des sources.

Là, il ne faut pas se limiter aux abords de la source, mais suivre son trajet souterrain et les aires d’alimentation. Même Texenna est une aire d’alimentation. Il se pourrait qu’il y ait eu contamination au niveau des zones éparses.

Peut-être aussi des zones de dépôt. C’est pour cela qu’il faut étendre la zone d’enquête. Sans oublier de dire que l’hépatite A se transmet.

Fodil S.
 
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